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En janvier 1998, paraît chez L'Harmattan
(collection "Espaces littéraires") la réédition de la monographie de
Saint-John Perse de Mireille Sacotte parue chez Belfond en 1991. Sous le
nouveau titre Alexis Leger / Saint-John Perse, cette nouvelle édition a
le mérite de reproduire très exactement la pagination de l'ancienne (ce qui
présente bien des avantages pour les travaux en cours). La quatrième de couverture
est la même et fait état de cette évolution substantielle qui avait marqué dans
les études persiennes la publication de cette
monographie au début des années quatre-vingt dix :
« Le temps a passé
depuis les années soixante où la critique possédait pour tout document de
travail l'œuvre nue, publiée dans la collection blanche de Gallimard. En 1972,
l'édition de la Pléiade, établie par le poète lui-même, sembla fournir aux
lecteurs et aux chercheurs tous les renseignements dont ils rêvaient.
Pourtant, après la mort d'Alexis Leger, on a commencé à considérer sous un
nouvel angle certains aspects de la personnalité et du travail de
Saint-John Perse. A partir de nombreux documents conservés à la Fondation
Saint-John Perse et enfin accessible (des livres annotés appartenant à la
bibliothèque du poète, divers états des poèmes, des lettres inédites, etc.),
Mireille Sacotte a réalisé un dossier complet sur Alexis Leger/Saint-John
Perse. Elle y étudie notamment les liens du poète avec les Antilles, fondateurs
d'une vision du monde, d'un imaginaire et d'une écriture. Elle brosse un
portrait du jeune homme de vingt ans, aborde la carrière diplomatique de
Leger (importance de son séjour en Chine, relations conflictuelles avec le
général de Gaulle...) et, bien sûr, observe sa pratique de
l'écriture. Nous voici à notre tour à pied d'œuvre. Et peu à peu se précise le
rapport qui existe entre l'extraordinaire fouillis d'un chantier de carénage et
des "immortelles carènes des poèmes". »
En novembre de la même année, Colette Camelin publie aux
éditions du CNRS (collection "CNRS Littérature"), une version de sa
thèse (« Saint-John Perse : de la pensée de l'exil à la philosophie du mouvement ». L'étude marque un tournant
dans l'analyse de l'oeuvre, confirmant l'importance cruciale d'une étude approfondie
des lectures du poète, rendue possible par une attention fine à la bibliothèque
personnelle conservée à la Fondation Saint-John Perse.
Parcourant les recueils, le propos de Colette Camelin s'avère indispensable
pour une juste appréhension des soubassements
philosophiques et des modèle esthétiques de l'oeuvre, en pistant
les
traces de cete réconciliation des "contraires" qui
irrigue la poétique
persienne. Quatrième de couverture :
« L'œuvre de Saint-John Perse semble
édifiée à l'écart des mouvements littéraires du XXe siècle. Le poète a cultivé cette distance en
même temps qu'il sculptait le masque du personnage appelé "Saint-John
Perse" dans le volume de la Pléiade rédigé et agencé par ses soins : il
entendait alors défendre sa poésie dans un contexte jugé défavorable. Colette
Camelin interroge l'historicité de cette œuvre, donnée pour intemporelle, et
montre comment, affrontant les enjeux majeurs du siècle, elle se construit dans
un dialogue complexe avec le symbolisme, le surréalisme, la peinture de Georges
Braque...
De manière originale, l'étude conjointe des
manuscrits et de la bibliothèque du poète permet de combiner l'analyse des recueils, au
fil de l'élaboration de l'œuvre, avec l'examen des ouvrages qui ont nourri sa pensée.
On lit par-dessus son épaule
Empédocle, Pindare, Virgile, Plotin, Spinoza,
Rimbaud, Nietzsche, Bergson, en même temps qu'on accompagne son évolution
intellectuelle, inscrite dans les Proses et la texture même des poèmes.
Dans cette poétique se dégagent ainsi de vives
tensions entre l'énergie cosmique et
l'action humaine, la puissance du subconscient et la
rigueur intellectuelle, mais aussi entre la souffrance de la perte et l'éclat
de l'éloge, le rythme savamment gouverné et l'émotion qui brise la syntaxe.
Oeuvre humaine "à fleur d'abîme", oeuvre vivante où, des contraires,
jaillit l'éclat. »
En décembre, pour sa quatorzième livraison, la série des Cahiers
Saint-John Perse (collection "Cahiers de la NRF" de Gallimard) donne la parole à Mary Gallagher, qui avait consacré sa thèse à "La
poétique de la différence chez Saint-John Perse" (Université de Paris
VIII, juin 1988). Elle s'intéresse ici à la question fort épineuse comme on le
sait, de la "créolité" putative ou réelle de l'auteur d'Eloges.
Edouard Glissant donne en quelque sorte son imprimature à cette
étude, par une préface dense ("L'Etendue et la Profondeur") dont
le ton est donné par cette présentation de l'ouvrage, en quatrième de
couverture :
«La créolisation "dissimulée" dans l'œuvre de
Saint-John Perse fait qu'il rejoint, ou qu'il développe, comme cet autre
auteur issu de l'univers des Plantations, William
Faulkner, les procédés du conteur, créole ou
amérindien ou noir-américain :
l'accumulation dans la description, la
répétition dans les récits, l'assonance dans
l'exaltation poétique, la hachure des rythmes,
et ces précieux listages d'Anabase ("... celui qui trouve son
emploi dans la contemplation d'une pierre verte..."), par quoi le réel est
tramé en étendue, récusant toute fausse profondeur. Ces techniques de l'oralité
ne sont nulle part données comme telles, ni proclamées ni revendiquées dans l'œuvre.
Le détour poétique (la "traduction" subreptice du créole ou sa trop
visible mise en scène) crée un "liant" aussi puissant que le fait par
ailleurs l'invention "directe". La parole
poétique est multiple, ce qui la construit pourtant est son unité souterraine. Étendue et profondeur. De
l'une à l'autre, la poétique est d'enrobement et de dérobement, chez un auteur
qui par ailleurs se révèle toujours précis et minutieux. La créolisation mène à
d'autres dimensions, à d'autres espaces (l'espace du monde), et ne se suffit
pas à elle-même.»
Édouard Glissant.