ENTRETIEN AVEC ESA HARTMANN

 

à propos de la publication de son ouvrage Les manuscrits de

Saint-John Perse. Pour une poétique vivante (L’Harmattan, février 2007)

 

 

         

 

 

 

Cliquer ici pour l’achat en ligne sur le site des Editions L’Harmattan

 

 

 

Esa Hartmann vient de publier sa thèse aux éditions L’Harmattan, sous le titre Les manuscrits de Saint-John Perse. Pour une poétique vivante.  Collaboratrice de La nouvelle anabase et participant depuis ses débuts au site Sjperse.org, Esa Hartmann contribue là de manière décisive à un renouvellement de la prise en compte du corpus manuscrit de Perse. Elle a participé récemment aux Rencontres Saint-John Perse organisées par le site et la revue au Théâtre du Lucernaire. Co-auteur de l’essai introductif Poétique de l’écart, poésie de la braise qui ouvre le second numéro de La nouvelle anabase (novembre 2006) consacré aux œuvres de Saint-John Perse désignées à l’agrégation de Lettres 2007, elle participera à un numéro spécial de la revue prévu en guise de quatrième livraison.

 

 

Propos recueillis par Loïc Céry (Sjperse.org / La nouvelle anabase)

 

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux manuscrits de Saint-John Perse ?

 

En explorant les archives de la Fondation Saint-John Perse, j’ai d’abord été fascinée par la beauté des manuscrits, attirée par les dédales inextricables de l’écriture persienne, intriguée par son parcours énigmatique, souvent indéchiffrable sur les feuillets. Lire un manuscrit de Saint-John Perse signifie se laisser gagner par le reflet mystérieux de la création poétique. C’est ce reflet, souvent fuyant et dangereusement scintillant, que je me suis proposée de recueillir, en suivant les traces d’une écriture naissante sur le brouillon, « en marche sous sa charge d’éternité » qu’est l’œuvre achevée. Au cours de cette exploration avant-textuelle, les manuscrits se sont révélés comme un excellent terrain d’investigation pour déterminer une nouvelle poétique persienne : une poétique vivante qui, afin d’étudier la fabrication du poème dans son aspect le plus artisanal, prend en compte, dans leur dynamisme irrégulier, les mécanismes d’une écriture poétique en quête d’elle-même.

 

Quels sont les enseignements que vous tirez de votre analyse des manuscrits du poète ?

 

Les aspects les plus variés de l’acte créateur persien – les phénomènes de la genèse poétique, les mécanismes du geste scriptural, les caractéristiques du style en devenir et de l’écriture en train de naître, le travail des mots et le fonctionnement des signes sur les documents manuscrits – représentent les différents « amers » de cette poétique vivante que je propose. Or, si la visée principale de cette entreprise était d’exposer l’originalité de la genèse de Saint-John Perse et la particularité de sa démarche créatrice, l’analyse des manuscrits a également conduit à une nouvelle interprétation de nombreux passages obscurs de l’œuvre achevée, en dévoilant le trésor imaginaire, sémantique et stylistique auparavant inexploré des manuscrits. Découverte archéologique et herméneutique, philosophique aussi, puisqu’elle a permis de dégager quelques grandes lignes d’une esthétique de la création persienne.

La genèse persienne suit de fait quelques principes invariables, produisant des phénomènes à la fois antinomiques et complémentaires. L’écriture persienne en devenir sur le manuscrit est traversée par des tensions contraires, les signes graphiques suivant les lois de l’attraction et de l’éloignement, de la ressemblance et de la différence. Le principe de la sonorité représente un facteur central de la genèse scripturale, ayant pour conséquence la prédominance du signifiant sur le signifié lors de la naissance de l’écriture. L’importance sensorielle de la matière verbale dans l’avènement du texte et du sens sur le brouillon persien accorde un statut exceptionnel au signifiant, qui exerce une attirance impérieuse, une séduction irrésistible, faisant dévier l’intention du sens. Cette supériorité de la forme sur le sens à l’intérieur de la genèse poétique ne veut pas dire que la signifiance représente le résultat aléatoire et indifférent d’une combinaison sonore, mais le résultat d’une « co-naissance » de la matière et de l’idée.

La naissance de la métaphore joue également un rôle capital dans l’avènement textuel sur le manuscrit. Rapprochant des termes éloignés grâce à une analogie sémantique, elle suscite une rupture isotopique tout en produisant un voyage imaginaire, qui engendre la narration poétique et lui donne corps. Autre principe créateur, l’étymologie crée des ouvertures virtuelles à chaque carrefour sémantique, multipliant ainsi les possibilités imaginaires du développement textuel, au sein duquel le mot adopte un rôle essentiel et significatif. La création persienne se fait de mot en mot, de signe en signe, de son en son – les palettes (paradigmes de variantes) illustrent cette marche microscopique de la composition poétique.

Les mots à la recherche de l’expression juste se révèlent souvent insaisissables dans leur action et dans leur signification. Ils possèdent une vie propre, indépendante, autonome, échappant parfois à l’intention créatrice de l’auteur, qui se laisse guider par leur force d’invention et de séduction. L’ambiguïté et la polysémie sont deux manifestations stylistiques de cette altérité du langage poétique ; comme Saint-John Perse le montre dans ses commentaires destinés aux traducteurs de son œuvre, cette altérité représente une ouverture au monde des choses, toujours autre et inclassable, à travers le monde des signes, donnant naissance à un déploiement sémantique sans fin.

 

Que peut apporter, selon vous, votre lecture génétique à la critique persienne ? Peut-on parler d’un renouvellement de la critique, qui prolongerait la réévaluation philologique de l’œuvre ?

 

Sans doute l’étude génétique des manuscrits permet-elle de vérifier l’exégèse du texte persien en remontant au plus près de sa naissance, permettant de saisir son intention sémantique le plus fidèlement possible. C’est en ce sens que l’œuvre persienne peut être réévaluée, en explorant le sens à conquérir à même son surgissement. Celui-ci, souvent pluriel sur le manuscrit, éclot à travers toutes les déclinaisons virtuelles que représentent les variantes sur le brouillon. Or c’est justement cette pluralité sémantique qui nous rapproche le plus de la signification précise d’une expression à élucider, puisque la proximité sémantique d’un terme par rapport à sa variante permet, grâce au principe analogique, de mieux saisir la signification du terme en question, surtout si celui-ci comporte plusieurs acceptions différentes. La vertu herméneutique des variantes permet ainsi de réorienter l’interprétation d’une œuvre, tout comme la connaissance des conditions et techniques de composition textuelle, dévoilant une esthétique de la création, permet de mieux apprécier cette secrète « alchimie du verbe » à l’œuvre dans le poème achevé.