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Jean Paulhan et
les
D'abord parue dans plusieurs livraisons de la Nouvelle Revue française, de novembre 1961 à mars 1964, l'étude que Paulhan consacre à Saint-John Perse, Enigmes de Perse, est placée sous le signe de la fascination pour un univers tenu pour référence dans la déploiement même de la parole poétique. C'est là le fruit d'une lecture attentive, mais aussi de la fréquentation personnelle de Perse, auquel Paulhan est lié par une ancienne amitié. L'étude plaît beaucoup à Saint-John Perse lui-même, qui en fera figurer en bonne place de larges extraits dans le volume de ses Oeuvres complètes (p. 1306 à 1327). Il faut y voir le signe d'une adhésion avec la lettre de cette intention esthétique du poète : avec le texte de Paulhan, seulement deux autres études sont ainsi abondamment citées dans la Pléiade, celle de Caillois bien sûr et celle d'André Rousseaux.

Saint-John Perse
et Jean Paulhan aux « Vigneaux », en 1960 Les Cahiers Saint-John Perse N°10
avaient été consacrés, en 1991, à la correspondance Perse / Paulhan, de 1925 à 1966 (Edition de Joëlle Gardes Tamine)
Ce qui suit
est l'introduction de ce texte dense et essentiel dans l'émergence même d'une
critique de fond attachée à l'œuvre et à son organisation interne.
« L’œuvre de Saint-John Perse pose une énigme très précise que je
tenterai de résoudre.
Voici le premier terme de l'énigme : c'est que Perse rompt avec la
poétique moderne, et les traditions que nous imposait déjà cette poétique.
Rimbaud et ses enfants usent d’une expression spasmodique, où l’image tient sa
vertu moins de la ressemblance que du contraste des objets qu’elle réunit.
Mallarmé et ses disciples usent d’une syntaxe fragmentaire et sporadique, où la
métaphore s’enferme en elle-même, comme dans un proverbe, comme dans une île.
D’où suivent (s’ils ne les ont précédé) la solitude et le désespoir. On dirait
qu’une poésie parcellaire est à tout instant chassée, et s’en désespère, de la
voie même et de la condition de la littérature.
Mais Perse réunit tout ce que la poésie moderne séparait. Il n'y a pas
la moindre solution de continuité dans ses poèmes. Il use moins d'images
lointaines que d'images voisines ; moins de métaphores solitaires, que de
comparaisons et de confrontations. Les
mille ruses de la rime, de l'assonance et du métagramme, des deux points, de la
parenthèse et des tirets fondent la communauté des objets qu'il nous offre. Pas
plus qu'il ne fait place dans son âme à l'injustice ou à la peur, il n'est de
lieu dans sa parole qui s'ouvre au trouble, à l'incohérence ou à la solitude.
Ouvrez les vieux dictionnaires, Poème veut dire :"ouvrage en vers,
harmonieux et plaisant, d'une certaine étendue". Cependant le mot a changé
de sens : de nos jours, il signifie plutôt : "ouvrage en prose,
inharmonieux, désespéré, et (dit Valéry après Emile Deschamps), plutôt
bref". Mais Perse lui restitue un sens antérieur. Son oeuvre certes
échappe - par quel biais ? - à la mesure commune : c'est à la faveur d'un
retour des mesures, il se peut, éternelles - antérieures en tout cas. Comme s'il
en avait long à nous apprendre sur la condition du poète et sur la mesure de la
poésie.
Tel est le premier terme de l'énigme, et voici le second :
C'est que Perse ne renonce pas pour autant les diverses ambitions des
poètes modernes - diverses, mais curieusement convergentes. Il exige de la
poésie qu'elle soit tout à la fois un mode de connaissance et une façon de vie
: la vie la mieux comblée, la connaissance la plus véridique. Et certes il
s'allie la beauté, mais il n'en fait pas son but ni même sa réflexion. Certes
encore il s'allie le plaisir. Il dit volontiers que la fin de la poésie est la
délectation. Mais il n'a jamais recherché cette délectation pour elle-même.
Plaisir et beauté, on dirait qu'il les a rencontrés par hasard. Il n'a pas plus
tôt évoqué les avidités, les passions et les prises de notre cœur – ce cœur
avide et enténébré – qu'il ajoute étrangement : "Mais nous vivons
d'outre-mort" (quelle outre-mort ?) ; et encore : "notre route tend
plus loin" (quels lointains ?)... "à quelle outrance courons-nous
?". Et : "le grand pas souverain de l'âme sans tanière...
Que le mot d'âme ne nous trompe pas. C'est parmi les ruines saintes et
l'émiettement des vieilles "termitières" - il s'agit, je pense, des
religions - que ce pas se fait entendre. "Grands aînés, dit encore Perse,
vous n'aviez dit le mot... l'hôte est absent... Dieu l'aveugle..." Mais
lui, qu'a-t-il donc vu ? Par quelle route est-il passé ? Quelle expérience
a-t-il conduite ? Or, il n'arrive pas à Perse de tricher. Il ne songe ni ne
rêve, il a les pieds sur terre, et son poème n'offre pas un détail qu'il ne
soit aisé de vérifier - dût-on, pour ce faire, s'adresser au sociologue, au
voyageur, au botaniste, au numismate. Il tient en horreur les causes
invisibles, ayant la précision du savant, comme il en a la rigueur. Bref, je
puis me fier sans réserve à ce que m'apprend "une seule et longue phrase
sans césure", son poème.
Si je considère plus attentivement cette phrase, je m'aperçois que
l'énigme est de tous les instants ; elle prend trois formes particulières :
celles d'une épopée sans héros, d'une louange sans preuves, d'une rhétorique
sans langage. »