Les mystères d'un
pseudonyme
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"Et c'est l'heure, ô Poète, de
décliner ton nom, ta naissance et ta race"
Le Persea gratissima
(fausse piste ?)
Joyce avait déjà inventé un "Persse O'Reilly" Document sonore : Joëlle Gardes-Tamine revient sur
l'origine du pseudonyme (682 Ko)
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Les hypothèses ont été nombreuses et
parfois particulièrement fantaisistes à propos de l'adoption par Leger du nom
de plume de Saint-John Perse, ce mystérieux pseudonyme qui a fait couler
beaucoup d'encre... Le nom du poète n'est pas un détail fortuit, dans l'univers
mental de Leger : entrer en poésie, c'est aussi revêtir l'identité de l'être
intégral, débarrassé de la défroque du personnage social - d'autant plus
envahissant que la Carrière s'affirme et prend de l'ampleur. C'est, de toutes
manières, par le détour du pseudonyme que le jeune Leger choisit de publier Images
à Crusoé dans la NRF en 1911, sous cette identité de Saintléger Léger qu'il
conserve jusqu'en 1924, date de l'apparition de Saint-John Perse, pour la
publication d'Anabase.
Même si, répondant aux
questions des journalistes à l'annonce de l'attribution du Prix Nobel en 1960
et fidèle à sa "stratégie de la seiche", Perse feint d'ignorer la
provenance réelle de ce nom, affirmant l'avoir choisi surtout pour sa sonorité,
tout porte à penser qu'il s'agit au contraire d'une synthèse savamment mise au
point. Du reste, les indices ne manquent pas dans le décryptage de l'agencement
lui-même de l'appellation :
- "Saint"
apparaît déjà dans "Saint-Leger Leger", qui est lui-même une sorte
d'hommage à l'îlet "Saint-Leger-les-Feuilles" dans lequel le poète
déclare être né, au large de Pointe-à-Pitre. Hommage à l'enfance créole, en
tout cas au lieu de naissance. Faut-il aussi voir dans la reprise de
"Saint" dans le nouveau pseudonyme, une manière de sacralisation de
la personne du Poète ?
- "Saint-John"
est le nom d'une île des Petites Antilles qui se situe non loin de la
Guadeloupe natale. L'hommage semble dans ce cas réitéré, par le détour.
- "Perse" est peut-être une
allusion au nom du poète latin Perse, qui incarnerait dans ce cas une nouvelle
allégeance à l'autorité poétique ; se serait aussi l'illustration d'une
certaine influence des Latins, dont s'est pourtant toujours défendu Saint-John
Perse. Mais on a aussi par exemple fait le rapprochement avec le nom d'un arbre
mythique associé à la déesse Isis, le "Persea gratissima", ou l'arbre
antillais"Perse". Roger Little a quant à lui attiré l'attention sur
le fait que dans sa première version, cet élément du pseudonyme avait été
orthographié "Persse", ce qui pourrait constituer une allusion à
Joyce, qui fait état dans son Finnegans Wake, de la "ballade de
Persse O' Reilly".
On le sait, les énigmes
sont faites pour être sans cesse renforcées par le charme des hypothèses et
l'ardeur des fins limiers, qui n'aurait certainement pas déplu au "poète
aux masques" qui a tout fait pour entourer sa personne et son oeuvre d'un
halo de mystère qui a agi, reconnaissons-le, pendant bien longtemps auprès des
exégètes.
Mais comme souvent, la clé de ce genre
d'énigme, qui n'enlève rien d'ailleurs à la validité de certaines hypothèses,
était à chercher "plus près". C'est ce que semble bien illustrer
la découverte de Joëlle Gardes-Tamine en 1991 dans un article du premier
numéro de Souffle de Perse ("Des lectures d'enfant au pseudonyme :
et s'il s'agissait bien de Percy Saint-John ?") et étayée plus
tard encore, découverte qui vient confirmer une hypothèse déjà émise, à
propos du modèle originel et décisif du pseudonyme, dans le nom d'un journaliste
anglais du XIXe siècle, Percy Saint-John, connu pour ses romans pour enfants.
Jusqu'alors, les indices étaient effectivement troublants, et s'accordaient
avec la confirmation par la critique, de la fréquentation assidue des
dictionnaires par le poète, depuis sa jeunesse : notamment, le fait que dans le
Grand Larousse du XIXe siècle, se succédaient les articles consacrés à
Percy Saint-John et au comte Saint-Léger. Il fallut attendre les analyses de
Gardes-Tamine pour que soit enfin prise en compte dans cette enquête, une
oeuvre particulière de Percy Saint-John, à laquelle il doit en tout cas sa
célébrité toute relative : une variation du mythe de Robinson Crusoë, traduite
en français en 1863 sous le titre Le Robinson du Nord. Le livre
connut pendant plusieurs années un certain succès dans la littérature
enfantine de l'époque, celle de l'enfance d'Alexis, qui a certainement lu avec
attention cette variante du roman de Defoe qui eut l'importance que l'on sait
dans son univers personnel, jusqu'à cristalliser l'inspiration des Images à
Crusoé. Certaines allusions de la correspondance le laissaient clairement
supposer également... Mythe fondateur pour le poète, jusqu'à le graver
dans la mémoire secrète du pseudonyme, comme le chiffre caché d'un palimpseste.
Mais la confirmation décisive devait
venir encore plus tard : dans une version remaniée de son article de 1991 (dans
Saint-John Perse ou la stratégie de la seiche en 1996), Joëlle
Gardes-Tamine révèle les indications on ne peut plus probantes qui figurent
dans un dossier des archives personnelles de Saint-John Perse conservé à la
Fondation d'Aix-en-Provence. On y trouve, à travers les annotations laissées
par Perse sur des articles concernant l'origine de son pseudonyme, une
confirmation évidente de la piste de Percy Saint-John, mais surtout un texte
initialement prévu pour la Pléiade et finalement mis de côté, qui reprenait
cette hypothèse, voulant peut-être ainsi faciliter les investigations...
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Pour de plus amples analyses, on se référera
directement à l'article de Joëlle Gardes-Tamine, "Des lectures d'enfant
au pseudonyme : et s'il s'agissait bien de Percy Saint-John ?", Saint-John
Perse ou la stratégie de la seiche, Aix-en-Provence, Publications de
l'Université de Provence, 1996. |
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