Rhétorique de Saint-John Perse
Samia
Kassab-Charfi
Pour la mise en ligne de la
troisième thèse disponible sur le site, sjperse.org vous propose ici la
thèse d’Etat de Mme Samia Kassab-Charfi,
Rhétorique de Saint-John Perse, soutenue en
juin 2003 à l’Université de la Manouba (Tunisie),
sous la direction de Mme Joëlle Gardes-Tamine (Jury : Joëlle Gardes-Tamine, Samir Marzouki, Abderrazak Bannour, Jamil Chaker). Le site est honoré de permettre ainsi la diffusion
de cette thèse essentielle, avant même sa publication : la réflexion
insufflée ici connaît déjà un rayonnement certain, et il est plus que jamais
important que soit diffusé ce moment marquant d’un renouvellement de l’approche
de Saint-John Perse.
On le sait, la méthode
linguistique a été l’une des voies les plus parcourues pour l’approche de la
poésie de Saint-John Perse, et il serait aisé d’en
situer l’ascendance du côté de Poétique de Saint-John
Perse de Roger Caillois ou des travaux d’Albert Henry. Mais il est certain
que les années soixante-dix vont apporter à cette part du discours critique un
essor crucial : l’heure en est alors au structuralisme triomphant et les
considérations relatives aux schèmes du verbe poétique se multiplient – ce sera
l’objet de plusieurs ouvrages et de nombreux articles. Bien plus tard,
moyennant des options théoriques autres, les ressorts linguistiques vont à
nouveau être sollicités quant on s’intéressera aux structures discursives de la
poésie persienne, et ce sera tout le pan des études menées par Joëlle Gardes-Tamine sur la langue du poète, son rapport avec
l’univers des dictionnaires ou même du
mot. C’est dans son sillage que sont alors initiés plusieurs travaux de
recherches, dont les plus marquants sont menés en Tunisie, par Nebil Radhouane, auteur d’une
thèse essentielle consacrée à La syntaxe dans l’œuvre poétique de Saint-John Perse – et par Samia
Kassab-Charfi, avec cette thèse brillamment soutenue en
2003. Du reste, reconnaissons-le : en fait d’analyse stricte de la rhétorique
persienne, les références, parmi les travaux antérieurs, sont assez rares – et
même le récent ouvrage de Colette Camelin et Joëlle Gardes-Tamine,
La « rhétorique profonde » de Saint-John
Perse, n’aborde la question rhétorique qu’en rapport direct avec une
approche thématique revendiquée. La thèse de Samia Kassab-Charfi, aujourd’hui Maître de conférences à
l’Université de Tunis, permet donc de préciser bien des points et ce, dans une
acception à la fois ouverte, ample et ô combien stimulante.
Pourtant, le sujet était
comme piégé – et c’est dire l’urgence qu’il y avait à s’en ressaisir avec cette
ampleur nouvelle : longtemps, la stigmatisation d’une grandiloquence
déclamatoire avait tenu lieu de définition d’une rhétorique persienne, au point
de fonder une sorte de vulgate. On n’était donc pas loin de la nécessité d’une
sorte de table rase, pour se débarrasser enfin d’un regard trop sûr de
fausses évidences ; la tâche, relevée ici avec l’ardeur de qui veut en
finir avec un certain conformisme analytique, devait profiter avant tout d’une
rigueur inédite, celle-là même qui permet à Samia Kassab-Charfi de refaire le trajet, se demandant de manière
tacite « où fut la faute, où fut la tare », pour que les
clichés aient pu à ce point perdurer. Et c’était aussi refaire le parcours
d’une critique souvent viciée : « Rétive, toujours à redéfinir,
l’œuvre persienne a, depuis le commencement de l’aventure critique, agacé et
attiré, attisant de par sa forme même les vocations dithyrambiques, ou bien
générant la suspicion d’un regard critique “objectivement“ motivé par le désir
de restituer le plus fidèlement l’esprit même du poème, sa respiration
(…) ». Il fallait en l’occurrence, dire avec force que la poétique
persienne, longtemps taxée de préciosité ou d’archaïsme, plongeait ses racines
dans une tradition plurielle de l’éloquence, réinventant de manière originale,
pour l’instance poétique, les procédés les plus anciens.
Mais le mérite de cette
thèse ne tient pas seulement dans cette remarquable rigueur, il est encore dans
la modalité éminemment conciliatrice d’une conception de la rhétorique –
et c’est là encore son indéniable ampleur. Il n’est pas fortuit que le propos
ait d’emblée été placé sous la référence essentielle d’un Cicéron, pour qui
rhétorique et soubassements philosophiques demeurent indissociables,
l’enveloppe langagière comprise non comme écrin mais creuset d’une pensée dense
– c’est donc sous cette acception synthétique et dynamique de la langue
poétique que les recueils sont considérés (le postulat n’allant pas de soi, et
méritant lui-même d’être examiné, comme c’est le cas ici : les territoires
du poétique et du rhétorique sereinement balisés, les passerelles exposées). En
tout cas, c’est bien cet axiome qui permet à la démonstration, de reconsidérer
les options proprement poétiques de Perse : qu’il s’agisse du lien étroit
entre ce qu’on a pu nommer l’ « encyclopédisme » d’un lexique
minutieux et le déploiement du discours, qu’il s’agisse de l’emploi d’une
certaine syntaxe et des procédés de figuration que l’on sait, des choix
métriques (jusqu’à la réévaluation de la définition même du verset), les
repères connus de l’univers formel de Saint-John
Perse sont ici considérés avec une rare précision. Conciliation encore et
esprit de synthèse, dans une lecture renouvelée de l’ontologie que clament le
texte et une vision de la présence au monde, et jusque dans l’appréciation de
la genèse du poème, se confirme une approche neuve, qui a le souci d’interroger
les trames les plus subtiles du poème, allant sans sourciller dans ses marges
ultimes, cet « évidement » de l’écriture revendiqué comme une éthique
de la concision, et réinvesti dans les analyses proposées ici dans un « nombre
d’or » textuel. Plus tard dans le propos, cette constante recherche des
motifs d’une écriture gagne encore en densité quand est relevé le défi d’une
entreprise d’archéologie stylistique : l’ « asian » et l’ « attique » deviennent
les pôles complémentaires d’une langue en chrysalide, de l’amplification à
l’ascèse – et l’on retrouve donc, dans le langage lui-même, cette tension des
contraires pistée par Colette Camelin dans la pensée du poète.
C’est cet ensemble qui fonde
le « projet rhétorique » en jeu dans la poésie de Perse et que la
thèse expose méthodiquement : une série de choix langagiers nourrissent une
pensée et structure l’imaginaire ; mais le propos se sauve de toute
rigidité, de toute modélisation théorique, par la prise en considération des
tensions internes qui parcourent un tel projet rhétorique, qui oscille
(et le terme revient souvent sous la plume de l’auteur) entre la présence nue
du monde et le mot athlète de sens. Il fallait alors toute la subtilité des
analyses proposées dans cette thèse, pour tenter de résoudre la question des
fondements de cette oscillation par l’heureux secours d’un motif
essentiel : la « médiation rhétorique ». Essentielle parce que
les modalités prises en compte dans cette médiation (du rapport au réel au fondement
des stratégies d’amplification) dessinent tout le long du raisonnement une
cohérence qui toujours fait corps avec le texte et ne tente pas de le faire
coïncider avec telle ou telle grille de lecture préétablie. Militant pour cette
« réappropriation de la dimension linguistique », c’est sur pièce
en quelque sorte, que l’analyse se saisit, en toute objectivité, des
« ramifications rhétoriques » aisément décelables dans la langue de
Perse – et les tensions précitées n’en sont que plus apparentes, comme l’est au
final, cette « rhétorique motrice » de la poésie persienne avec pour
point focal, l’oratoire, lieu de saisissement de la source même du poème.
Tout se passe une fois
encore comme si, de façon exemplaire, le renouvellement de la critique
persienne aura nécessité une démarche nécessairement ouverte, absente de
dogmatisme, les outils adoptés pour un tel renouvellement bénéficiant même de
cette ouverture : la souplesse, la subtilité et l’efficacité de la notion
de rhétorique mise en jeu ici est inattendue et quelque peu inédite, tant il
était indispensable pour rendre compte des tensions propres à l’écriture du
poète, d’habiter les nuances. Et c’est justement cette nécessité qui est
caractéristique d’un moment où la critique, plus humblement qu’auparavant et
avec des trésors de finesse, doit retrouver la nouveauté du texte ; point
de fausse candeur dans cette démarche : instruite d’une certaine
limitation des regards antérieurs sur la rhétorique persienne, une profonde
lucidité s’affirme tout le long du propos, au profit de l’intelligibilité de la
langue de Saint-John Perse. Vous retrouverez
l’ensemble de cette thèse au sein des deux fichiers PDF présentés
ci-dessous ; patientez pour le chargement et l’initialisation du format.
Loïc Céry
Thèse intégrale : cliquez ici
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