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« J'ai fait mienne la phrase de Saint-John Perse à qui l'on demandait pourquoi il écrivait : "Pour mieux vivre." Saint-John Perse est un des poètes qui m'accompagnent. Il était logique, quand mon ami Jean Suhas me l'a proposé, que j'accepte de réaliser une émission pour la télé sur lui. La chose s'est faite gràace à François Mitterrand. Je ne savais pas comment m'u prendre pour démarrer ce travail car Saint-John Perse est un monument défendu par quelques solides remparts. J'en ai parlé à Mitterrand qui était un familier du poète-ambassadeur. "Il n'y a qu'une personne à convaincre, c'est Dorothy Leger, sa veuve", m'a-t-il dit. je lui ai donc écrit pour lui expliquer ma passion pour Saint-John Perse et le projet d'émission. Elle m'a invité à Hyères, dans sa propriété, et nous avons parlé. Elle m'a accordé sa confiance, m'ouvrant sa mémoire. Sans elle rien n'était possible. Elle nous a donné le droit de tourner dans la maison de Saint-John Perse, dans le bureau même où il écrivait.

J'ai travaillé un an à relire Sait-John Perse, à annoter page à page le volume complet de ses œuvres dans la Pléiade, à compulser des documents à la fondation, à Aix-en-Provence. Puis nous avons tourné. Les images faites, il me fallait un récitant. J'ai demandé à Laurent Terzieff, qui a d'abord refusé disant, avec sa grande modestie, qu'il n'en était pas capable, puis finalement accepté. Et j'en ai été heureux. J'ai pour lui une immense admiration. Il est sans doute le comédien le plus pur qui existe, habité par l'âme du théâtre et la profonde musique du mot. Saint-John Perse et Laurent réunis ont fait de ce film, dans ma mémoire, un souvenir délicat, précieux. Un de ces moments de bonheur que la poésie m'a offerts.»

Ces analyses mêmes et cette dernière précision d'Henriette Levillain en disent long sur le rapport compliqué d'Alexis Leger à la Résistance active. N'ayant pu se départir de ses propres atermoiements, ayant refusé de suivre De Gaulle, il faut croire à une sorte de torpeur de l'ancien diplomate, torpeur qui se lit d'ailleurs textuellement dans les termes sibyllins de la réponse faite au général De Gaulle, disant qu'il n'est pas militaire et que son identité de diplomate aggraverait l'aspect politique du Comité gaullien. Ce que soulignent encore l'article "An III de l'exil", où Leger se réclame d'une sorte de résistance spirituelle de la France, mais aussi en effet une large partie de la thématique du poème "Pluies", et in fine cette attitude d'autoreprésentation secondée post-mortem par Dorothy Leger, c'est, on peut en tout cas l'avancer, une sorte de complexe face à la Résistance active. L'anachronisme du personnage est acquis, étant donné qu'il se vérifie dans les faits. Mais ce que confirme la rencontre intéressée avec André Girard en cette année 1943 qui représente bien pour lui le sommet des hésitations et des raidissements, c'est donc une profonde ambivalence envers la Résistance effective. On peut aisément deviner combien il a pu être inespéré pour Leger, en ces temps d'interrogations quant à son rôle et sur les réponses à apporter aux sollicitations qui lui étaient adressées, de rencontrer André Girard, cet homme d'action en rupture de ban par rapport à la direction prise par les mouvements de résistance intérieure, désormais ralliés à De Gaulle. On imagine aussi sans mal les conjonctions que se trouvent ces deux hommes en quête de légitimité, enferrés tous deux dans une hostilité inaltérable vis-à-vis de l'auteur de l'appel du 18 juin. Une inadéquation commune au sens de l'Histoire qui se fait, jusqu'à se réclamer d'un "gaullisme sans De Gaulle", autre manière de nommer une résistance impuissante. Commun entêtement, mené jusqu'au bout : pour Girard, ce sera la décision de ne pas fouler le sol français tant que De Gaulle serait au pouvoir, et pour Leger, cette crispation qui finit par le rendre inaudible sur le terrain politique, sonnant le glas d'une vie publique qui, en tout état de cause, s'est bel et bien achevée en 1940.


Jusqu'à pister cette impuissance de l'action dans l'écriture elle-même, il est plus qu'heureux que les biographes réellement spécialistes de l'homme et de l'œuvre - je veux dire, les seuls réellement à même d'entrer en cohésion de ce parcours de Leger, qui se dit aussi dans la poésie de Saint-John Perse - aient pu reconnaître, sans aucune volonté de le dédouaner, cette situation d'Alexis Leger dans ces années et tout particulièrement en ce tournant de 1943. Car disons ici deux choses, cruciales à ce sujet. D'abord, envisager conjointement cette situation biographique toute particulière et l'œuvre d'alors représente en somme une méthode qui peut prémunir contre tous les jugements de valeur hélas trop systématiques, inhérents à des prises en compte soi-disant strictement historiques. Dans le cas présent, comment ne pas envisager dans l'œuvre ce qui n'est plus réalisé par l'homme, en somme une sorte de relais de la parole, fait d'autant plus important que l'imagerie d'une résistance spirituelle, utilisée on l'a vu par Alexis Leger dans son article de 1943, est aussi présente dans "Pluies". Et sans en faire une méthode systématique, on peut penser que ce double regard est également à souhaiter pour évaluer correctement l'itinéraire de plusieurs autres écrivains en cette période. Car en second lieu, voici l'autre fait qu'il importe de rappeler en l'occurrence : loin d'être un singleton, Alexis Leger n'est pas le seul écrivain antigaulliste qui s'interroge sur son rôle et sur l'orientation que doit prendre son engagement : Saint-Exupéry lui-même, qui a nettement meilleure presse que Saint-John Perse, avant de se rallier à la France libre, fut lui aussi plongé dans certains atermoiements.


Lors de ces dernières années, on a vu refleurir la vieille haine rancie contre le rôle supposé d'Alexis Leger, ce "mulâtre du Quai d'Orsay" sur la scène de l'Histoire, moyennant tant d'approximations, tant de mensonges et tant de manipulations. La vérité de son parcours, nettement plus équilibrée que toutes les caricatures, est à chercher du côté de ses vrais biographes, qui ont su faire la part des choses, et dire en particulier les heures fastes mais aussi les ruptures d'une trajectoire historique réelle, à aborder sous l'angle de l'intégralité du regard. Les apports récents en la matière, en provenance de la correspondance inédite jusqu'alors, ou du fait d'apports ponctuels accomplis des historiens de la trempe de Thomas Rabino, sont à mettre au crédit de cette même attitude d'une analyse la plus objective possible, et soucieuse en tout cas sinon de rendre justice, du moins de justesse.

Henriette Levillain, Saint-John Perse, Paris, Fayard, 2013, p. 339 à 341


« Tout au long des deux premiers trimestres de l'année 1943, après le débarquement allié en Afrique du Nord, le centre politique de la France combattante a été déplacé de Londres à Alger. Et l'utilisation par les Américains du général Giraud, afin de faire contre-poids au redouté chef de Londres, a l'heur de séduire Leger. Aussi continue-t-il, inflexible, à refuser poliment les appels des gaullistes à rejoindre le comité de Londres. En revanche, les pressions, en provenance de Roosevelt ou de Churchill, l'invitant à aller à Alger pour seconder en tant que personnalité civile le général Giraud, le plongent dans un grand état de perplexité. Il hésite, diffère sa réponse, multiplie les obstacles et les alibis, envoie en éclaireur son ancien collègue et ami, Henri Hoppenot, venu le rejoindre aux États-Unis. Parallèlement, il dresse une liste de personnalités du monde diplomatique et intellectuel, toutes fermement anti-vichystes, qui seraient susceptibles de se réunir en comité consultatif à Alger : le banquier André Istel, le philosophe Jacques Maritain, le pasteur Étienne Boegner, l'ethnologue Levi Strauss, l'économiste Louis Marlio, sans oublier Henri Hoppenot, tenté d'abord de s'engager auprès de Giraud. Entre le printemps et juillet 43, Leger demande également rendez-vous à plusieurs reprises à son homologue Sumner Welles. [Sumner Welles démissionne en septembre 1943 à la suite d'une mésentente croissante avec le secrétaire d'État, Cordell Hull.] En mai, enfin, il rencontre longuement Churchill à la Maison Blanche. Si l'enjeu n'avait pas été aussi dramatique, les deux hommes auraient trouvé la situation assez cocasse pour en rire : il était minuit, Churchill de trouvait au lit, en pyjama bleu, un écritoire sur les genoux. [Notes manuscrites d'Alexis Leger après son entretien avec Churchill, le vendredi 21 mai 1943. (Fondation SJP).] D'un interlocuteur à l'autre, Leger répète le même discours, farouchement hostile à De Gaulle, allant jusqu'à mettre en balance sa décision de se rendre à Alger avec l'attitude des alliés à l'égard du général : soit l'Angleterre et les États-Unis freinent les ambitions politiques de ce dernier et il (Leger) pourra appuyer Giraud : soit ils continuent à soutenir de Gaulle tout en promouvant Giraud et il déclinera l'invitation de Roosevelt.

Est-ce la personnalité jugée médiocre du général Giraud, rencontré an juin à Washington, qui le décida définitivement à refuser d'aller à Alger ? N'avait-il pas plutôt pris prétexte de ce dilemme insoluble pour tenter encore une fois de discréditer De Gaulle auprès des alliés ? En effet à partir de l'année 1943, alors que les mouvements de Résistance commencent à se réunir sous la seule autorité du chef de Londres, le combat de Leger prend un caractère obsessionnel et, finalement, manque son but. Exaspérés par ses réponses dilatoires, Churchill et Roosevelt l'oublièrent.

Enfermé une fois encore dans la magie du discours, Leger avait adopté une position intenable : le gaullisme sans De Gaulle. Plus cynique et, pour cette raison, meilleur stratège, Churchill partageait ce point de vue intellectuellement, mais se laissait une marge pour agir avec réalisme : "De quel côté êtes-vous ?", demande-t-il à Leger. "Avec le gaullisme sans De Gaulle". "Moi aussi ! [...] mais que faire pratiquement ?" [Ibid.]. Épargné par la Première Guerre mondiale, expert en discussions de couloirs et en écrits contractuels, excellent analyste et bon commentateur, Leger a démontré par ses longues tergiversations de l'année 1943 qu'il n'avait ni le goût ni la trempe d'une résistance de terrain. en revanche, St-J. Perse accorda à sa parole poétique et à ses choix éditoriaux une valeur égale d'engagement contre la dictature nazie : refus de toute publication, sauf à son insu, chez Gallimard, depuis que la maison était dirigée par Pierre Drieux la Rochelle, sous contrôle de l'occupant. [Il s'agit d'une édition d' "Exil", clandestine, portant les initiales S.J.P., non corrigée par l'auteur, publiée à 15 exemplaires, le 15 octobre 1942 "à son insu", précise la Bibliographie de la Pléiade.] remise de ses manuscrits à des revues d'expatriés (Hémisphères d'Yvan Goll, Les Lettres françaises de Roger Caillois) ou de résistants (Cahiers du Sud de Jean Ballard [St-J. Perse gardera intacte son admiration envers le directeur des Cahiers du Sud et son équipe éditoriale. Des "Vigneaux", il écrira en 1963 un bel hommage à l'occasion du cinquantenaire de la revue, "À ceux des Cahiers du Sud", inclus dans la section "Hommages" de la Pléiade, OC 532-534.], Fontaine de Max-Pol Fouchet). Quant à "Pluies", terminé parallèlement à la retraite politique du patriote, il est le plus guerrier des quatre poèmes rédigés au cours de la guerre. Le tort de St-J. Perse est d'avoir voulu que l'on confonde cette forme digne mais symbolique de résistance avec celle des maquis où combattait un certain capitaine Alexandre, en poésie René Char. [On pense bien sûr au premier recueil de René Char, Fureur et Mystère (1948).

St-J. Perse endoctrina si bien son épouse américaine qu'elle apprit à censurer en son nom toute appréciation qui relativiserait la Résistance de Leger. Le premier ouvrage que j'écrivis moi-même, Le Rituel poétique de Saint-John Perse (Gallimard, 1976) faillit être interdit de sortie chez Gallimard à cause d'une note dans laquelle je m'étais autorisée à nuancer son assertion. Mon éditeur d'alors, François Erval, juif et résistant, me suggéra de la faire sauter non sans avoir ironisé sur ces grands résistants de "parlottes de terrasses de cafés et de salons".]»

  

Joëlle Gardes, Saint-John Perse. Les rivages de l'exil, Éditions Aden, coll. "Le cercle des poètes disparus", 2006, p. 163 à 166


« En juin [1943], la journaliste Geneviève Tabouis, qu'il connaît depuis longtemps, lui demande une déclaration pour le journal France-Amérique, à l'occasion du 14 Juillet. Ce jour-là, l'An III de l'exil, le "troisième an", du "Poème à l'Étrangère", il adresse un "message aux Français d'Amérique" dans le journal :


"Deux ans d'oppression allemande n'ont pu réduire l'âme française ; deux ans de compromission officielle n'ont pu égarer l'âme française ; deux ans d'incertitude étrangère n'ont pu obscurcir l'éclat de cette âme !"


Il affirme son opposition à Vichy, qui est une constante de sa pensée, énumère trois commandements : "ne jamais composer, ne jamais transiger, ne jamais oublier !" et clame son espoir d'une libération :


"Et bientôt l'aube d'une veillée d'armes : jusqu'à l'heure rédemptrice qui retrouvera le peuple de France tout entier, sous les armes, réuni à ses Libérateurs !"


Parmi ces libérateurs, il souhaite compter les États-Unis qui lui paraissent trop indulgents à l'égard de Pétain. Il espère jouer un rôle dans leur politique étrangère et infléchir leur attitude. Il faut bien admettre toutefois que cette action est dérisoire. Selon le diplomate Pierre Morel, dans un article publié dans la Revue des deux mondes en mars 1999, "Leger semble prendre son essor en 1941 et 1942 pour incarner la figure d'un grand républicain avant de finir en réfractaire dépassé par les événements." Il voit dans son attitude une "conduite d'échec" dont les causes sont faciles à déceler aisément : "entêtement, juridisme, perte du sens des réalités, excès d'orgueil et pusillanimité tout à la fois."

Deux aspects de l'action de Leger, selonn Pierre Morel, peuvent être soulignés. le premier concerne sa relation avec Roosevelt. Leger, en effet, est souvent en désaccord avec les États-Unis, qui conservent longtemps des liens avec le gouvernement de Vichy, leur position s'appuyant sur deux principes, celui de la représentation nationale et celui des autorités locales. Lors du coup de main de la France libre à Saint-Pierre-et-Miquelon, contre l'avis des États-Unis, il approuve l'amiral Muselier. Il n'a de cesse de critiquer Vichy. Le 2 janvier 1942, il écrit ainsi à Churchill pour dénoncer le régime : "La politique réelle des dirigeants actuels de Vichy n'est pas celle de la résistance dans les limites de l'Armistice (politique dite de "la corde au cou"), mais de la collaboration spontanée avec l'Allemagne." Le 12 février, René Massigli, son ancien collaborateur, lui demande d'intervenir auprès du département d'État pour que les États-Unis revoient leur politique à l'égard de la France.

Le second aspect de son action concerne de Gaulle, qu'il refuse de soutenir. Le général avait d'abord cru compter sur son aide : le 18 mai, il écrit à Leger pour l'inviter à "s'associer à son effort" et à venir "conférer" avec lui à Londres : "Je sais comment et avec quelle dignité vous continuez de servir la France. D'autre part, personne ne peut mesurer mieux que moi le poids de la charge que je porte avec mes collaborateurs. Ne croyez-vous pas qu'il serait conforme à l'intérêt national que vous acceptiez de vous associer à notre effort dans les conditions en rapport avec votre haute personnalité de grand serviteur de l'État ?" Leger lui répond le 25 par un refus qui oppose l'action militaire à l'action diplomatique : "Si j'étais militaire, je serais depuis longtemps avec vous, aux côtés des Alliés, dans l'action militaire pour la libération de la France. Diplomate de métier, n'entendant assumer que la direction d'une action diplomatique, je ne saurais m'associer à l'activité directrice du Comité de Londres sans accentuer encore, en apparence comme en réalité, le caractère politique qu'on lui reproche." De fait, le 17 juin, Churchill lui envoie en vain un télégramme le pressant de venir rejoindre le général. Dans son télégramme de réponse du 26 juillet, Leger maintient son refus : "L'étude approfondie à laquelle il vient de procéder n'a pu, malheureusement, que le confirmer dans la conclusion qui s'était déjà imposée à lui. Il regrette lui-même très sincèrement." Au début du mois d'août, il rencontre son ami, le scientifique et financier André Istel, de retour de Londres. Il persiste dans son attitude et, le 13 août, Sumner Welles, après avoir vu Istel, en fait part à Roosevelt.

De Gaulle finit par renoncer à obtenir son aide. Dans un télégramme à Pleven du 27 août 1942, il le dit nettement : "Quant à l'attitude de Léger, elle ne fait que refléter celle du State Department. Léger, malgré ses grandes apparences, n'est pas un caractère. Il est capable d'une diplomatie mais non pas d'une politique. Il suit donc la politique d'un autre, comme il l'a d'ailleurs toujours fait. Ne lui attribuons l'importance qu'il n'a pas." Les Anglais, de leur côté, liés aux gaullistes, le considèrent comme une sorte de prestidigitateur qui pratiquait le "legerdemain" et le qualifiaient, comme on le dit dans des documents du Foreign Office, de "gaga."

Selon certains témoignages, rapportés par Pleven à de Gaulle en date du 7 septembre 1942, non seulement Leger ne se rallia pas à lui, mais il tenta de discréditer son action et celle du Comité national, créé en septembre 1941, qui consistait en un exécutif de huit membres, présidé par le général : "Leger a mené une campagne acharnée dans tous les milieux influents sur le thème que le Comité national et son chef constituaient un organisme politique qui cherchait à créer le noyau d'un gouvernement français au moment de la libération."

Une fois encore, il ratait le train de l'histoire. Mais le poète, lui, ne raterait pas celui de l'aventure poétique, qui allait se continuer.»

  

Les Généraux Giraud et De Gaulle

Cette rencontre se déroulant en 1943, il ne faut pas perdre de vue qu'elle est contemporaine d'un contexte historique qui sera décisif dans le devenir de la France libre : c'est le contexte de l'exacerbation du conflit d'influence des Généraux Giraud et De Gaulle, pour le contrôle du Comité français de libération nationale (CFLN). Car le vrai enjeu de cette activation des milieux antigaullistes d'une partie de la communauté française en exil sur le sol américain en cette année est effectivement à rechercher du côté de cette lutte d'influence qui verra les uns, moyennant tant d'atermoiements et tant de calculs, moyennant surtout si peu de vision historique, choisir Giraud quand les autres, dont Leger, camperont dans un antigaullisme forcené, position qu'il partage donc avec André Girard. Mais l'année 1943 est bien celle d'une accélération : en juin, est créé à Alger le CFLN, par la fusion du Commandement en chef civil et militaire dirigé à Alger par le Général Giraud, et le Comité national français dirigé à Londres par De Gaulle ; après quelques mois d'une co-présidence, Giraud est évincé justement à partir d'octobre. Leger a été plusieurs fois sollicité par les Américains et les Anglais pour rejoindre Alger et soutenir Giraud, et il est également sollicité par de Gaulle mais refuse dans les deux cas (hésitant pour Giraud et rejetant De Gaulle). Un effritement du rôle historique de l'ancien diplomate par un manque patent de clairvoyance, à propos duquel il importe de se reporter aux deux biographes précités, Joëlle Gardes et Henriette Levillain.

On le voit, c'est une sorte de complémentarité ressentie dans la réciprocité, que comporte cette fréquentation de l'ancien diplomate, clé de voûte de la politique étrangère de la France avant-guerre, et de l'ancien héros d'une résistance intérieure à l'heure où prédominait encore en son sein une diversité, voire un certain éclatement. Alors que Girard voit dans cette rencontre la possibilité de faire progresser auprès des autorités américaines ses vues d'un non alignement sur les positions gaullistes, Leger distingue quant à lui dans cette figure d'héroïsme une manière de confirmation "résistante" en quelque sorte, de la justesse de son opposition à De Gaulle. Et il se reconnaît bien sûr aussi dans le farouche rejet de Vichy. En juillet 1943, Saint-John Perse a exprimé à la fois son patriotisme, sa foi en la libération de la France et son soutien à ces français expatriés dont il est, dans un article publié dans France-Amérique le 14 juillet, "An III de l'exil". C'est aussi d'une résistance spirituelle qu'il s'agit dans son texte, en appelant à l' "âme" française.


  

André Girard

"Un livre, un jour", Olivier Barrot, France 3, 24 mai 2005

À propos de la publication du recueil de caricatures politiques d'André Girard, Hitler, Staline et compagnie. En marge de son œuvre picturale, André Girard avait été un dessinateur politique engagé et visionnaire.

« Si une partie de l’importante communauté française installée à New York soutient la France combattante, celle-ci compte également quelques-uns de ses plus vifs opposants. À peine débarqué, Girard se fond dans leur milieu avec un naturel confondant : auréolé de l’expérience clandestine, l’ex-chef de réseau constitue, aux yeux de ses pairs, la preuve indéniable qu’une fraction de la Résistance ne se reconnaît pas en de Gaulle : « Vous ne sauriez croire le soulagement que m’ont procuré vos informations », lui écrira l’économiste Louis Rougier. Incarnant leur doctrine, Girard demeure, à New York et Washington, l’ultime survivance du réseau. Sa forme originelle et fantasmée n’existe plus que dans les paroles et les écrits qu’il échange avec les figures les plus emblématiques de l’antigaullisme local.

Le 5 octobre 1943, Girard fait la connaissance d’Alexis Leger, ex-secrétaire général du Quai d’Orsay. Le courant passe si bien que leur discussion se prolonge jusqu’à 3 heures du matin : déchu de sa nationalité par Vichy, Alexis Leger, dit Saint-John Perse, a exercé pendant sept années, de 1933 jusqu’à 1940, une influence prépondérante sur la politique étrangère française. Exilé aux Etats-Unis, il ne sait pas l’importance acquise par la France libre. Obnubilé par les aspirations légitimistes de De Gaulle, Leger subit l’inexorable effet de son éloignement : incapable d’appréhender le mythe gaullien, il s’obstine à voir en lui un « général politique aux visées suspectes » [Jean-Louis Crémieux-Brilhac, « La France libre », in J.-P. Azéma et F. Bédarida (dir.), La France dans les années noires, Paris, Le Seuil, 1993, t. 1, p. 2012]. Sollicité par les gaullistes, le poète-diplomate campe sur ses positions, se réfugie derrière des argumentaires juridiques et use de tout son prestige pour discréditer la France combattante : « Leger a mené une campagne acharnée dans les milieux influents » [Témoignage de René Pleven, 7 septembre 1942, cité in Joëlle Gardes, Saint-John Perse. Les rivages de l’exil, Paris, Aden, 2006, pp. 165-166], rapporte René Pleven au général de Gaulle. Bien introduit dans les sphères gouvernementales, il intensifie durant l’année 1943 un « lobbying » antigaulliste à l’impact certain.

Isolé du monde résistant, Leger voit en Girard un homme capable de donner à ses convictions le relief du combat clandestin : « Ceux qui n’ont pas voulu épouser le gaullisme sont […] éliminés. Les autres […] sont pourvus de grades impressionnants et destinés, après un stage dans les écoles anglaises, à la direction de villes ou de régions », soutient l’ancien chef de Carte, qui apporte sa caution résistante à une trajectoire de plus en plus vacillante : « J’éprouvais, en vous écoutant, un éblouissement […] d’entendre exprimer si clairement par vous ce que nous sentions trop confusément là-bas. » [Archives de la Fondation Saint-John Perse, Correspondance diplomatique, carton VIII, dossier 30, chemise 1, lettre d’André Girard à Alexis Leger, 2 juin 1944, 6 octobre 1943.] « En un mot, vous êtes notre homme : j’ai déjà perdu tant de choses dont je ne parle pas. Je suis prêt à risquer le reste pour sauver cet esprit et cette belle matière de France que vous représentez », flatte Girard [Ibid., 11 octobre 1943]. Soucieux de voir ses propos rapportés à Roosevelt, le résistant entretient une correspondance suivie avec Leger, qui constitue un moyen efficace de compléter les liens qui l’unissent à Freeman Matthews, sous-secrétaire d’Etat chargé des Relations européennes. [Archives de la Fondation Saint-John Perse, Correspondance diplomatique, 6 octobre 1943-25 mars 1965 ; Archives André Girard, lettre d’André Girard à son épouse, 12 juin 1945.]

André Girard devient donc membre actif du courant antigaulliste, animé à Washington par Alexis Leger et le journaliste Henri de Kerillis, dont L’Echo de Paris  publia avant-guerre quelques-uns des dessins du résistant. Déconnectés des réalités françaises, unis par une même inimitié, ces hommes venus d’horizons très divers, plus ou moins proches de l’administration américaine, se retrouvent au cours de réunions régulières où un ton volontiers conspirationniste le dispute à l’intime conviction d’une juste dissidence. »

  

On peut le dire sans risque d'exagération : pendant longtemps, l'historiographie officielle de la Résistance a volontairement occulté le versant d'un antigaullisme déclaré, au profit d'une vision où prédominait justement l'unification réalisée par De Gaulle, par le biais de l'action de Jean Moulin et la fondation du Conseil national de la Résistance. Et l'histoire du Réseau Carte est bien exemplaire et ô combien, de cette occultation. Il aura fallu attendre également 2008 (année même d'ailleurs de la publication des mémoires de Danièle Delorme) pour qu'un historien, Thomas Rabino, écrive le parcours d'André Girard et de son réseau, à travers une somme parue aux éditions Perrin : Le Réseau Carte. Histoire d'un réseau de la Résistance antiallemand, antigaulliste, anticommuniste et anticollaborationniste. Une enquête nourrie, documentée et en tout point passionnante de cette aventure si singulière dans la Résistance, celle d'un anticonformisme assumé jusqu'au bout, jusqu'à la mise à l'écart finale et en ce qui concerne André Girard personnellement, jusqu'au refus dans lequel il s'est tenu, de rentrer en France tant que De Gaulle y serait au pouvoir. Voici ce que dit Thomas Rabino dans son ouvrage, à propos du ralliement d'André Girard, fin 1943, aux "cercles antigaullistes" sur le sol américain, et de sa rencontre avec Alexis Leger :

Bien sûr, cette évocation d'une énième idylle cachée du poète séducteur fera sourire, quand on connaît la liste longue de ses conquêtes. Mais le plus substantiel de tout cela demeure la rencontre avec André Girard, dans un contexte qui a quant à lui largement été mis en perspective ces dernières années. Au gré de la publication de certains pans de la correspondance inédite (voir surtout la correspondance de la période américaine établie en plusieurs temps par Carol Rigolot ou celle avec Henri Hoppenot établie par Marie-France Mousli), au gré aussi des seules biographies réellement soucieuses d'intégrité (celles de Joëlle Gardes en 2006, Saint-John Perse - Les rivages de l'exil et d'Henriette Levillain en 2013, Saint-John Perse - les références à retouver au sein de la bibliographie du site), on a su saisir l'importance de cette période qu'on pourrait qualifier d'activisme atlantiste. Les années de guerre sont pour Leger, marquées par cette recherche sur le plan politique, de la continuation d'un rôle actif qui, s'il n'a plus rien à voir avec celle du haut fonctionnaire d'avant-guerre, montre une claire volonté d'influence sur le cours des choses. On le sait, il est alors fermement opposé au leadership du Général de Gaulle car lui, le légitimiste de la Troisième République, l'ancienne éminence grise de Briand, ne peut plus comprendre que l'époque a changé, dans le chaudron tragique de la guerre. Ce qu'il lui reproche et lui conteste, c'est une légitimité qu'il estime usurpée, dans une logique légaliste mais suranée qui n'a plus rien à voir avec les données historiques de l'heure. Cet "anachronisme" du personnage était déjà évoqué et analysé par Mireille Sacotte en 1991 (Alexis Leger / Saint-John Perse) et n'a cessé d'être confirmé en quelque manière, face donc à la correspondance notamment et à ce qu'elle révèle encore et encore d'une quête d'influence antigaulliste auprès des autorités américaines (Roosevelt, Sumner Welles).


Ce qu'apporte néanmoins le point de la relation à André Girard dans ce tableau général, est à mes yeux une touche d'importance. Dans le milieu antigaulliste fréquenté par Leger, dans ce qui s'avère être une sorte de sphère d'influences où chacun se cherche un rôle et où s'échangent les visions les plus pessimistes de ce que sera l'après-guerre si rien n'est fait pour contrer les intentions autoritaristes d'un général rebelle, l'arrivée d'André Girard tranche par l'itinéraire même qui fut le sien, et qui est celui d'un résistant actif de la première heure. En cela, il peut faire office dans ce milieu, d'une sorte de caution de résistance ayant joué un rôle effectif au sein des réseaux intérieurs français. C'est en cela aussi que Leger y voit justement une manière d'incarnation héroïque de cet engagement antigaulliste et résistant qu'il défend, et cet aspect me paraît crucial.

Tout commence, en quelque sorte - en tout cas en cet agencement progressif du puzzle que je vous propose ici -, par la passion bien connue du comédien Daniel Gélin, pour l'œuvre de Saint-John Perse. Tous ceux qui ont eu l'occasion de voir cet admirable document qu'il avait réalisé en 1982 pour la télévision à propos du poète, savent cette ferveur. On se souvient aussi que Daniel Gélin ne manquait jamais une occasion de dire la communion spirituelle qu'il trouvait dans la poésie de Saint-John Perse, poète au-dessus des poètes à ses yeux, avec René-Guy Cadou. Il dit une fois, à titre d'exemple, que l'un de ses plus grands plaisirs de lecteur et de voyageur avait été, un jour où il lui avait été donné de découvrir la forêt amazonienne, de lire Saint-John Perse dans la Pléiade, au milieu de la végétation et au bord du fleuve. Daniel Gélin savait transmettre à merveille son admiration pour la poésie de Perse.

Voici ce qu'il dit dans ses mémoires, À batons rompus (Éditions du Rocher / Archimbaud, 2000), à propos de ce document réalisé pour la télévision en 1982 :

Alexis Leger et André Girard : l'ex-diplomate et l'ex-héros

« Je ne pouvais m’empêcher de repenser à ma visite avec ma mère chez Saint-John Perse qui m’avait affirmé détester cordialement Claudel :

- Tout est faux chez lui : ce n’est pas un auteur, c’est un curé !

Et il m’avait plainte de perdre tant d’heures à débiter de telles âneries, s’apitoyant sur les spectateurs qui gâchaient leur temps à venir les écouter. On aurait dit qu’il se délectait à condamner Claudel, choisissant les mots les plus blessants, de façon arbitraire. Un volcan d’exagérations ! Ma mère avait ri de bon cœur, tout en cherchant les phrases justes pour freiner son ardeur destructrice. Mais comment plaider la cause de Violaine devant un esprit si braillant, si caustique ?

Au retour de cette balade avec Saint-John Perse, alors que nous remontions la falaise les uns derrière les autres, il s’était retourné et, me flattant joyeusement de la main, m’avait lancé :

- Avoir un petit ventre musclé, ça aide à bien penser. Ne pas oublier de le dire à Claudel !

Et il était parti d’un grand rire. Entre poètes, les rancunes sont parfois mystérieuses et tenaces. »

  

Et plus loin, à l'occasion de l'évocation d'une tournée qu'elle avait effectuée aux États-Unis en 1958 dans L'Annonce faite à Marie de Claudel et Antigone d'Anouilh, Danièle Delorme repense à des allusions très spéciale à Paul Claudel faites par Saint-John Perse, dans un registre qu'on ne soupçonnerait évidemment pas en se fondant sur le seul ton compassé à ce propos, de la Pléiade (p. 123) :

« Maman était rentrée des camps, nous étions tous réunis, mais il restait un grand absent : mon père, toujours aux Etats-Unis. Hormis le fait qu’il s’était juré de ne jamais revenir en France tant que le général de Gaulle serait au pouvoir, ses activités au Pentagone l’empêchaient de quitter le territoire américain. Alors maman traversa l’Atlantique. Le plus naturellement du monde, comme n’importe quelle femme qui va rejoindre son compagnon. Le reste de sa vie se passa en allers et retours, entre France et Amérique, jusqu’en 1968, date de la mort de mon père où elle rentra définitivement en France. Même si, un temps, une tendre amitié la rapprocha du poète Saint-John Perse – une relation qui illumina sa vie –, papa resta son grand et unique amour.


Saint-John Perse… Quel beau nom pour l’écrivain dont le patronyme véritable était Alexis Leger ! Ma mère avait fait sa connaissance à New York, lorsqu’elle s’y était installée en retrouvant mon père. Les deux hommes s’étaient liés d’une belle amitié, pourtant, très vite, le poète préféra « Andrée » à « André », séduit par sa beauté, son charme et son intelligence. Dès qu’il le put, il invita ma mère à lui rendre visite chez lui en France. Le jour où elle décida d’aller le voir dans sa maison du Var, au bout de la presqu’île de Giens, elle me demanda de l’accompagner. Je fus enchantée de jouer son chaperon, brûlant de le connaître, bien  évidemment. 


                C’était dans les années 1960. Ma première vision du prix Nobel de littérature fut celle d’un homme en short gris et polo bleu rayé, sans chapeau sous le soleil brûlant du Midi, en train de désherber les massifs qui entouraient la propriété. À mille lieues de ce que j’avais pu imaginer. Maman s’était réfugiée à l’ombre de la maison, j’allai le prévenir de notre arrivée. Le poète jardinier releva la tête et, me voyant seule, s’écria : « Ah, vous voilà enfin ! Où est votre mère ? Vous me l’avez amenée, j’espère ! » Simple, direct, il jeta ses outils, se frotta les mains sur les cuisses pour les nettoyer et, riant à l’avance du plaisir de revoir maman, il m’embrassa comme du bon pain :

- Où est-elle cette femme, qu’on lui fasse fête ? Où est-elle la petite Andrée ? Nous finirons plus tard, allons la saluer. Il y a tant à faire ici, c’est bien gentil à vous d’être venues me donner un coup de main.

Il m’attrapa par le bras et m’entraîna vers la maison perchée sur un rocher surplombant la Méditerranée. Assise dans le salon, maman discutait déjà avec les deux sœurs du poète et Dorothy, son épouse américaine.

- La voilà enfin, la petite Andrée ! dit-il en se penchant vers maman pour l’embrasser. Rien que des femmes ici, quel plaisir, je les adore.

Il coupa aussitôt la ligne de téléphone : « Pas question qu’on nous dérange, nous avons tant à nous dire », déclara-t-il. Ce bel homme était intarissable et il voulait tout savoir de notre voyage, de notre santé, des derniers spectacles que nous avions vus, de nos désirs, de nos goûts, des animaux que nous aimions, de nos couleurs préférées – « très important, les couleurs », insistait-il – et de nos plats favoris, avant de partir faire le marché. Intelligence et talent sont toujours intimidants. Bien sûr, avant d’entreprendre ce voyage, je m’étais replongée dans ses poèmes et certains de ses articles pour ne pas sembler trop ignorante, mais cette ambiance de gaieté et de simplicité me rassura. Nous allions jardiner, nous baigner, faire de la plongée sous-marine qu’il affectionnait particulièrement, nous promener, manger, boire, nous amuser et, parler, parler. Tout était joyeux, un vrai climat de vacances. Et je voyais ma mère si rayonnante…


       Saint-John Perse se levait très tôt, vers 5 ou 6 heures du matin : « C’est le moment où je travaille le mieux mon latin », nous avait-il confié comme pour s’en excuser. Nous prenions ensemble le petit déjeuner vers 9 heures. Après ses trois ou quatre heures de latin, il nous rejoignait au repas de midi puis il s’enfermait à nouveau, nous suggérant une sieste. On se retrouvait pour le thé, en fin d’après-midi, avec ses deux sœurs. Lui et maman conversaient comme des fous. Je découvris avec surprise leur douce complicité. Maman parlait de tout, enjouée, drôle et brillante. Une petite lueur s’allumait dans ses yeux quand elle regardait le poète, elle était une autre femme. Secrète et réservée, l’épouse du poète disparaissait dans ses appartements dès le repas terminé. Elle connaissait sans doute par cœur toutes les histoires de son mari. Le deuxième soir, nous ne passâmes à table que vers 22 heures. Lumineux, il avait parlé presque tout seul et nous n’avions pas vu le temps passer.


Jamais je n’oublierai cette « récréation du cœur ». Et si je prends la liberté d’emprunter ces mots qui se trouvent dans son recueil de poésies Amers, c’est que Saint-John Perse les a lui-même prononcés à notre départ pour nous remercier d’être venues le voir. Cette rencontre date de quelques dizaines d’années et si je dois, moi aussi en quelques mots, résumer mon émerveillement à son endroit, j’évoquerai la clarté de ses propos, la beauté de son regard, sa rigueur et ses violences. »

Et puis, avec la discrétion qui caractérise la plume de Danièle Delorme dans ses mémoires, vient l'évocation de sa rencontre personnelle avec le poète, dans le sillage de sa mère et d'un passé suggéré avec beaucoup de retenue (p. 67 à 70) :

"Un livre, un jour", Olivier Barrot, France 3, 19 juin 2008

À propos de la publication de Demain, tout commence de Danièle Delorme

« Au mois de septembre 1943, mon père quitta l’Angleterre pour les Etats-Unis afin de rejoindre les services de Sumner Welles, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, avec qui il s’était lié d’une grande amitié. C’est grâce aux recherches de Thomas Rabino (Le Réseau Carte, Perrin, 2008) que j’ai pu avoir connaissance d’un accord « most secret » conclu entre Américains et Britanniques, accord qui permit à mon père de gagner les Etats-Unis pour travailler au Pentagone jusqu’à la fin de la guerre. C’est ainsi que papa fit la connaissance d’Alexis Leger (Saint-John Perse) ainsi que d’André Labarthe avec qui il lança l’édition américaine de La France libre. En dehors de son œuvre picturale, mon père fut reconnu comme authentique combattant de la Résistance. Il reçut d’ailleurs des Etats-Unis une des plus hautes distinctions de l’armée : une belle médaille… » (p. 51)

  

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APPROCHES BIOGRAPHIQUES

André Girard

Danièle Delorme

Or, il se trouve que Daniel Gélin eut comme première épouse la comédienne Denièle Delorme qui elle, eut l'occasion de rencontrer personnellement Saint-John Perse. Et pour cause... De son vrai nom Gabrielle Girard, Danièle Delorme est la fille d'André Girard, peintre et caricaturiste mais aussi figure de la Résistance, mais d'une Résistance ouvertement antigaulliste dans laquelle ne manquait pas de se retrouver Alexis Leger. Personnage haut en couleurs, André Girard est un héros de la Résistance, fondateur et dirigeant du réseau "CARTE", qui fut son pseudonyme dans la clandestinité. Au moment de l'unification sous l'autorité de Jean Moulin des principaux réseaux de résistance en 1943, André Giard refuse de se rallier au réseau Combat, étant farouchement opposé aux visées du Général de Gaulle. Depuis l'Angleterre, il rejoint les États-Unis après l'arrestation de sa femme Andrée à Antibes et sa déportation à Ravensbrück. À la Libération, elle le rejoindra à New York. Mais dès son arrivée aux États-Unis, Girard alias Carte se rapproche des cercles antigaullistes menés par une partie de la communauté française, et dont on sait que Leger fut l'un des membres les plus actifs. C'est en octobre 1943 qu'il fait sa connaissance à New York, tel que le relate Danièle Delorme dans ses mémoires publiés en 2008 chez Robert Laffont, Demain, tout commence - un ouvrage passionnant et d'une grande élégance, où la comédienne retrace les moments forts d'un itinéraire personnel où se mêlent la gloire et les drames tout à la fois :

Grand lecteur et admirateur de la poésie de Saint-John Perse, le comédien Daniel Gélin est l'auteur, avec Jacques Trefouël, d'un document sur le poète réalisé pour la télévision en 1982, et dont plusieurs séquences vidéos du site sont issues. Voir la rubrique relative aux documents de télévision, pour la fiche signalétique de ce documentaire.

Le cas que je vais aborder ici est typique au demeurant, de ce phénomène du fil conducteur des évocations qui permettent parfois de remonter la trace de certains moments de la biographie d'Alexis Leger / Saint-John Perse. Tout se passe dans le cas présent, comme dans le phénomène des poupées russes, une figure en cachant une autre, un motif enchâssé dans l'autre, moyennant cette sorte de jeu de piste au gré duquel apparaît le rôle d'Alexis Leger en une période précise. Et aussi dans un épisode peu connu, et même ignoré des biographes si l'on se fie aux publications récentes.



De Daniel Gélin à Danièle Delorme, et d'André Girard à Andrée Girard


  

Tout comme une pelote de laine, les évocations des souvenirs de quelques fervents de Saint-John Perse permettent souvent de déployer le fil de ce que fut sa présence, présence admirée du poète, présence respectée de l'homme d'action. Au sein de la bibliographie persienne, les quelques témoignages laissés par quelques-uns fournissent ces occasions qui, mises bout à bout, dessinent les contours d'un portrait parfois contradictoire, mais le plus souvent cohérent. Il est loisible, à propos des écrivains en général, de se plonger dans les méandres de ce faisceau divers des témoignages, de tenter d'y démêler le halo de légende des éléments véridiques, et c'est d'ailleurs aussi la tâche du biographe, que de se livrer patiemment à cet exercice de lucidité. Il permet, au sujet de Saint-John Perse, d'être souvent en présence des mêmes traits, que l'on connaît à la longue comme une sorte de répertoire : une aura certaine, une extrême courtoisie, un talent de conteur souvent intarissable, un certain mystère aussi. Pour s'assurer de cette quasi-unanimité autour de ces

quelques grandes caractéristiques, il suffit de se reporter directement à ces récits de rencontres ou même issus de fréquentations suivies : Alain Bosquet (La mémoire ou l'oubli), Pierre Guerre (Portrait de Saint-John Perse), André Brincourt (Messagers de la nuit), Étienne de Crouy-Chanel pour ce qui est du diplomate (Alexis Leger, l'autre visage de Saint-John Perse). Et il n'est pas rare de voir paraître, de temps à autre, quelque ouvrage de mémoires où se fait jour le souvenir, même allusif, du poète ou du diplomate, ou des deux réunis. Sur le site, une rubrique a été consacrée à ces approches d'un portrait diffracté du poète.






  

Traces enchâssées d'Alexis Leger : de fil en aiguilles, le cas d'André Girard

NOVEMBRE 2014

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