« Chère Mina, Serait-ce la fin d’un exil ? Ou seulement d’un nomadisme ?...
Me voici donc en terre française, le dos encore à la mer. Et qu’est-ce vivre, que d’errer ? Nul ne m’enseignera jamais à tirer le trait rouge entre ces deux postes d’un même compte : terre et mer. Une même houle – terre et mer – s’enroule encore au songe de mes nuits. Et de cette mer intérieure elle-même qui m’habite, que faut-il faire ? Lui tordre le cou, comme à l’ « éloquence » ; ou lui céder, comme au destin ? Sans pouvoir me sentir l’âme d’un terrien, encore moins d’un propriétaire, me voici l’homme d’un lieu – mais non encore à part entière : égale entre Amérique et France. (Et n’est-ce pas mon sort toujours, de n’être nulle part à part entière ?... Il y a un si long temps qu’aucune terre foulée ne m’est familière !)
Et me voici aussi marié, et comme deux fois marié : à Dorothy d’Amérique et à Diane de France (car c’est ici pour moi son nom). (…)
Ma paix à faire avec la terre ?... Me restera-t-il assez de temps à vivre ici (six mois par an), pour débrouiller le sens et la coutume de tout un mode terrestre qui n’est pas le mien ? Question d’ailleurs sans intérêt, sous une pareille éternité d’éclat solaire !
Provence, dite maritime – et qui se veut ici presqu’île, Dieu merci ! A cette pointe extrême d’une France d’Oc, sans frontière autre vers le Sud que cette ligne très fictive de partage entre le ciel et l’eau, je dois faire face à cette mer latine qui n’est point celle de mon enfance, ni d’aucun de mes ascendants : je n’en perçois que mieux le Celte en moi, à cette rumeur lointaine qui me descend toujours du Nord par l’oreille interne.
La terre ici pour moi soulèvera peu à peu ses paupières, et je saurai m’en concilier l’attrait. Discrétion, près de mer, de cette terre ascétique, sans graisse ni mollesse, et d’autant plus avide d’être. Terre ignorante du soc et de la bêche, et qui ne céderait, je crois, qu’au bulldozer ou à la dynamite. (…) Je m’enchanterai peut-être un jour de ce beau corps aux fines jointures, à l’ossature très racée qu’est la terre de Provence. Fasciné par la pierre et par son énergie secrète, ne l’ai-je pas toujours été ? Séféris, poète grec et bon poète, dînant un soir avec moi à Washington, et voulant m’allécher d’une offre de séjour en Grèce, me promettait un leu de pierre où il n’y eût que de la pierre, et la plus belle au monde.
Rassurez-vous, Mina, je reprendrai ici mon œuvre de poète. De nuit peut-être, pour ne rien perdre de la flamme du jour.
Tout ce pays, de nuit comme de jour, sent l’essence, la résine, et ce parfum d’ambre jaune qui s’échauffe le soir au corps des femmes à peau mate. Sa sécheresse est celle d’un archet frotté de colophane pour violon. (Paganini mort fut exposé sous verre dans une île du littoral. Les grands luthiers d’Amérique recherchent près de chez moi les plus belles cannes de Provence pour la fabrication des anches de flûtes et hautbois. Et j’aime, autour de moi, jusqu’à cette menace invisible du feu qui sait courir sans attouchement sur l’haleine des cistes.) Terre jonchée, comme d’un grill, de dépouilles de cigales et de coquilles blanches. »