Le recueil impossible
Jusqu’au bout, le poète garde en tout cas la perspective de ce nouveau cycle, un recueil qui aurait été consacré à la Terre, cette « dernière venue dans nos louanges » qu’évoque déjà Chronique avec tant de passion, le poète en ayant fait le théâtre de la destinée humaine. Après les vents, la mer et tous les éléments déjà évoqués dans cette poésie cosmique, jusqu’au désert d’Anabase, ce dernier recueil devait saluer la « Terre, notre Mère » à laquelle « Chant pour un équinoxe » adresse une ode somptueuse. On sait avec quelle minutie Perse a toujours construit ses recueils, retravaillant sans cesse ses poèmes jusqu’à leur stade final, modifiant leur agencement, le développement des images, remettant en somme constamment sur le métier la substance de leur genèse, avant de penser à une publication. De toute évidence, le nouveau recueil en question aurait dû connaître le même sort, mais le temps vint à manquer. Pour autant, des traces ont été laissées de ce vaste ensemble : il s’agit bien sûr de ces fragments de Chant pour un équinoxe, mais aussi d’un dossier conservé à la Fondation et qui atteste de cette architecture d’un cycle. Mais c’est aussi le témoignage concordant de plusieurs de ses visiteurs de l’époque, qui ont effectivement pu voir l’imposant dossier manuscrit sur lequel travaillait le poète, qui portait le nom de « Gaïa, ô Terre » et comportait plusieurs centaines de feuillets. Comme à son habitude, Perse choisit de beaucoup supprimer de ses ébauches non abouties, et à l’exception de ces quatre diamants de Chant pour un équinoxe, il demanda effectivement à Dorothy Leger d’en détruire la totalité, ce qu’elle fit scrupuleusement. Les persiens bien sûr regretteront toujours cette perte et en demeureront à jamais inconsolables, mais ce fut là de la part du poète une fidélité à son mode de création, qui ne compte que si elle est l’exacte et parfaite transcription d’une alliance vécue avec le réel (« le poème suit le procès-verbal », disait déjà Vents).
En tout cas, alors que la Pléiade, même dans sa réédition posthume en 1982, ne livre pas l’ordre retenu par Perse quelques mois avant sa disparition, pour ce recueil publié effectivement en juin 1975 chez Gallimard, soit un mois après sa mort, c’est bien celui que reproduit l’édition Poésie / Gallimard. Du reste, dans les Œuvres complètes, la mention de recueil Chant pour un équinoxe ne figure pas non plus, les deux derniers poèmes apparaissant dans le corpus des œuvres étant « Chanté par celle qui fut là » et « Chant pour un équinoxe », et la réédition de 1982 livrant en fin de volume, en « Supplément » les deux derniers poèmes, « Nocturne » et « Sécheresse ». En matière de fragments du cycle projeté, en fin de compte seuls « Chant pour un équinoxe » et « Sécheresse » paraissent ressortir de cet éloge à la Terre dont il aurait été question, car « Chanté par celle qui fut là » et « Nocturne » livrent quant à eux des regards intimistes sur l’amour et le temps, sans que cette dimension « tellurique » des deux autres textes n’y soit réellement présente.
Fidèle aussi à sa loi de la transposition poétique, Perse a pris soin de faire de « Chanté par celle qui fut là » le chant de l’amour qui tout naturellement, s’inscrit dans la continuité de cet intense dialogue des amants institué dans « Etroits sont les vaisseaux » d’Amers. Pourtant, c’est bien vers sa compagne réelle que s’élève ce chant composé en 1968, et qui aurait lui-même constitué un élément d’un ensemble que le poète désirait dédier à son épouse, comme il le dit en privé en 1973. Dorothy fut en effet la compagne si attentive qui aura veillé sur le poète et la postérité de son œuvre après sa mort, mais aussi la muse incarnant une image idéale de la femme, depuis Amers. Sous le titre Poème, « Chanté par celle qui fut là » fut publié à la NRF en janvier 1969, puis dans une édition de luxe réalisée par des bibliophiles de Marseille.
En 1971, au moment de « Chant pour un équinoxe », Perse a achevé un an auparavant sa Pléiade. Le poème était destiné initialement à une édition dans Le Monde, et sera publié dans la NRF en septembre 1971. Plus que jamais, l’alliance avec ce Sud qui l’a accueilli en 1957 est consommée, et c’est en ce lieu qu’est évoqué cet équinoxe marquant l’alliance de l’homme et du cosmos. Le poète, comme l’œuvre, semblent avoir atteint un point d’équilibre ultime.