« Non point l’écrit, mais la chose même. Prise en son vif et dans son tout »
Vents est publié chez Gallimard en 1946, dans une édition luxueuse limitée à 2425 exemplaires. Bien plus tard, dans ses Œuvres complètes, voici ce qu’en dit le poète dans la notice qui se rapporte au poème (il est toujours important de se référer à ces textes, fondateurs de cette image contrôlée de l’œuvre que Perse voulut diffuser) :
« Saint-John Perse a toujours accordé à Vents une importance particulière dans son œuvre. Ce poème fut sans doute le moins accessible au lecteur français parce qu’il ne fut, à la demande même du poète, publié tout d’abord qu’en édition de luxe, de grand format et grande typographie, à tirage limité entièrement numéroté (Gallimard, 1946). »
Il est aisé, quand on est familier du style de ces notices du volume de la Pléiade, de déceler ici chez Perse comme une secrète délectation, dans cette manière d’attirer l’attention sur la faible diffusion française, volontaire de sa part : c’est peut-être marquer cet ancrage américain du poème, c’est en tout cas hisser son accès premier à quelques happy few qui parviendraient ici dans le saint des saints de l’œuvre, poème d’une « importance particulière ». On a appris, à juste titre, mais parfois avec excès, à se méfier des présentations livrées par le poète lui-même dans « sa » Pléiade ; pourtant, tout encourage à faire grand cas de cette sorte de primat accordé par Perse lui-même à ce poème, car à tout connaisseur de l’œuvre, Vents apparaît pour beaucoup comme une « somme » (ne parlons pas de sommet, pour ceux qui préféreront d’autres accents peut-être moins foisonnants au sein de l’œuvre), à la fois un maître-ouvrage et un roc intimidant. Roger Caillois ne s’y est pas trompé, quand il lui écrivit depuis New York, le 1er janvier 1947 :
« Je me réconforte ici en lisant de temps à autre quelques pages de Vents. C’est un véritable univers, votre monde total où affleurent les choses et les mots, les expressions et les tours de vos poèmes précédents. On les reconnaît, on les salue ; ils s’organisent et trouvent leur place ; chaque ligne en éveille une autre dans la mémoire qui vient d’Anabase ou d’Exil et qui lui répond comme un écho, comment dire : comme un écho qui la préparerait. Il me semble que vos autres poèmes son orchestrés dans celui-ci. »
Aussi, la réception première de l’œuvre doit-elle être elle aussi marquée d’excellence, et c’est certainement pourquoi Perse choisit, dans cette notice dévolue à Vents au sein de ses Œuvres complètes, de reproduire de larges extraits du texte essentiel que Claudel lui avait consacré dans la Revue de Paris, le 1er novembre 1949 : « Un poème de Saint-John Perse : Vents ». Avant les extraits, il mentionne cet enthousiasme de Claudel à propos de cette étude :
« J’ai pris connaissance, avec respect et admiration, de l’étonnante collection d’horizons, de perspectives immenses et peuplées, de Vents. La France a perdu un précieux conseiller, mais elle a conquis un très grand poète. » (20 février 1947)
« Je me sens devant votre œuvre comme devant quelque chose d’important et que l’on n’aborde pas à la légère ! Je l’ai empoignée pour de bon et j’essaye d’en prendre les dimensions. (…) Cher ami, vous êtes un grand poète. Je vous le dis, comme je le pense. Il faut que l’article très étudié que j’ai l’intention de vous consacrer – et qui peut-être ne vous donnera pas entière satisfaction – vous établisse en pleine lumière à votre rang. » (29 juin 1949)