De l'art succulent de manier le chaud et le froid, pourrait-on dire : diplomate et maître d'oeuvre, jusqu'au bout. Car comme on peut le deviner à lire ces premières réactions vis-à-vis du projet, l'entremise du poète ne s'arrêtera pas là, et avec l'aval tacite de Bosquet, Saint-John Perse va, comme l'atteste cette correspondance, s'ingénier jusqu'à la parution effective à contrôler le plus étroitement qu'il lui sera possible l'élaboration de la monographie, allant jusqu'à réécrire les passages lui paraissant devoir être revus, à partir des épreuves communiquées par le critique, ou lui indiquant les meilleures voies d'un réexamen (comme il en est par exemple pour la première partie de l'étude critique, "De la grandeur en poésie"), ou fournissant même à Bosquet toute la partie biographique - sorte de galop d'essai de la "Biographie" de la Pléiade - comme il le fit avec Jacques Charpier. Maître d'oeuvre, maître de navigation comme dans Amers, et qui préside aux destinées de la parole critique portée sur son oeuvre : "En fait, aux yeux de Saint-John Perse, l'essai d'Alain Bosquet sera chargé de représenter une certaine orthodoxie dans la lecture de ses oeuvres" (Michèle Aquien ./ Roger Little, op. cit.).
S'il en est ainsi, si donc Saint-John Perse fait preuve d'un tel souci de contrôle, c'est aussi parce que le poète a bien compris, en ce tournant des années cinquante, tout l'intérêt qu'il a de profiter de la grande diffusion de cette collection des "Poètes d'aujourd'hui", pour y introduire une sorte de contre-pied au récent et désastreux essai de Maurice Saillet, Saint-John Perse, poète de gloire, paru en 1952. On sait l'acrimonie nourrie - à juste titre - par Perse envers cet essai qui relevait plus de l'intention de caricature que de l'approche critique, et l'insistance qu'il a eu dans la Pléiade, d'appuyer son désaveu vis-à-vis de la publication, prenant en quelque sorte à témoin Caillois, Bosquet et Paulhan, en plusieurs lieux de sa correspondance publiée, et des "Notes" qui s'y rattachent. En s'assurant d'une lecture conforme à ses propres conceptions esthétiques, et particulièrement de la stricte étanchéité de la considération de l'oeuvre et des données biographiques (Bosquet allant jusqu'à reprendre pour titre d'une section de son essai le credo de Perse en la matière : "La personne de l'auteur n'appartient pas à son public"), Saint-John Perse voit donc dans l'ouvrage un efficace contre-feu à l'encontre des élucubrations de Saillet. C'est ce qui ressort on ne peut plus clairement de la lettre qu'il adresse à Alain Bosquet le 31 octobre 1952 :
"Après la publication du livre de Saillet, il n'y a plus à hésiter : Seghers - et le plus vite possible. Votre livre fixe une interprétation que je voudrais voir s'établir le plus largement possible, avant que ne prévalent, à faux, d'autres présentations. Le tirage de Seghers, la force acquise de la collecton en fait de vulgarisation, et l'attrait documentaire de ses éditions, avec la justification de textes qu'elles comportent, favorisent la course du livre appelé à faire autorité." (Correspondance Alain Bosquet / Saint-John Perse, op. cit., p. 132-133).