Le tournant de la Poétique
Le commentaire, le décryptage, l'éclairage argumenté et fin d'une oeuvre littéraire exigeante ne peuvent décidément pas découler d'un mouvement spontané ou acquis d'avance, et il est indispensable dans ce domaine que les bases à la fois méthodologiques et intellectuelles que viennent poser les premières entreprises critiques soient solides. C'est indéniablement grâce à Roger Caillois que cette chance a pu être connue pour le regard porté sur l'oeuvre poétique de Saint-John Perse : en 1954, avec sa Poétique de Saint-John Perse, le brillant essayiste qu'est alors Caillois, à la fois critique, sociologue, et d'une certaine façon anthropologue de la création, donne à l'éclairage de la poésie de Perse ses premières et ô combien prestigieuses lettres de noblesse. Le commentaire, qui se démarque des approches ponctuelles qui avaient prévalu jusqu'alors, établit les toutes premières visées d'une lecture d'ensemble forte et cohérente, au moment même où Jean Paulhan accompagne non moins brillamment le mouvement, avec ses Enigmes de Perse. Le rapport à la poésie s'inscrit chez Caillois dans la problématique du vaste procès intellectuel qu'il intente à la littérature depuis bien des années, et c'est dire que l'admiration qu'il porte à l'oeuvre de Perse occupe dans sa réflexion comme dans son itinéraire personnel une manière de tournant. Le parti-pris de la Poétique, caractérisé par l'exigence d'une analyse très rigoureuse, est celle d'une considération formelle de la langue qui lui permet de décrypter les lignes déterminantes de l'univers que déploie l'oeuvre. Pour longtemps, ses prédicats fixent les lignes de force de l'examen critique de cette poésie.