L'aventure d'une reconquête de l'Etre
L'objet même de cette quête spirituelle se précise dans l'oeuvre, à partir d'Anabase, pour être décliné à l'envi, réaffirmé et comme "mis en scène" en quelque sorte, dans les poèmes du cycle Exil et dans les deux grands sommets de la période américaine (Vents et Amers) : il s'agit de reconquérir la plénitude de l'Etre - ce en quoi la poésie, selon Perse, demeure essentiellement une "ontologie", à savoir un discours sur l'être : "Poésie, science de l'être, car toute poétique est une ontologie", tel qu'il le clame dans le Discours de Florence, prononcé à l'occasion du septième centaire de Dante.
On pourrait dire que cette recherche effrénée d'une reconquête de l'Etre cristallise en quelque façon la quête spirituelle et métaphysique des poèmes, à partir d'Anabase : il s'agit, face à la brusque intrusion du néant dans l'espace du poème, de mobiliser les moyens d'une saisie active de l'Etre, rendu évanescent par les affres de l'exil ou du temps. C'est en cela que les poèmes de la période américaine déploient tous à leur manière un commun protocole de cette saisie, en vertu duquel ce qui faisait déjà l'objet du mouvement de conquête dans Anabase, est alors incarné à travers le pouvoir des forces élémentaires : ce sera donc l'office des pluies, des neiges, des vents et de la mer, de redonner à l'homme le sens de l'énergie dont son être est porteur, relié qu'il est au même élan fondamental.