Saint-John Perse, artisan du langage
Il y aurait bien sûr beaucoup à dire au sujet de l'usage des mots par Saint-John Perse - et c'est ce qui fait l'importance de l'étude attentive et spécialisée de son univers langagier et de ses pratiques d'écriture. Depuis quelques années, le thème a généré tout un pan des études persiennes, tant le sujet est vaste... Ce qui fait en fin de compte la richesse du rapport de Perse à la langue, c'est indéniablement son goût très poussé pour les mots, que chacun peut à loisir vérifier en ouvrant n'importe quelle page de l'œuvre, réelle constellation de termes rares, de jeux sur les sonorités, de fines variations sur l'étymologie et la polysémie.
Nombreux sont ceux qui pensent que la lecture de Saint-John Perse occasionne nécessairement un recours systématique au dictionnaire et certes, celui qui désire saisir la substance ultime du texte devra en vérifier le sens par ce détour-là. Mais je crains souvent que ce faisant, on en vienne à faire passer la poésie de Perse pour ce qu'elle n'est pas, à savoir un jeu de devinettes (c'est ce que le personnage de Céleste, dans Sodome et Gomhorre de Proust, croit comprendre en feuilletant Eloges). Certes, une multitude de variantes du sens est cachée dans les subtilités de l'usage lexical, et c'est bien ce qui distingue une page de Saint-John Perse de celle de n'importe quel poète : son inépuisable registre dans le langage. Mais le "sens profond" pourtant (faisons bondir les thuriféraires d'une certaine modernité, pour qui le sens toujours sera absent ou du moins, évanescent) se livre même à une lecture ignorante de ces subtilités, de telle sorte qu'il n'est pas excessif de dire que sachant que le poème de Perse est une ruche langagière, on peut tout de même en saisir le souffle, en décrypter le murmure sans en passer forcément par le dictionnaire.