Pour cette investigation exigeante, il fallait déjà partir d’une remise à plat de nos connaissances – celles qui ont été acquises à propos de ce monde des manuscrits –, mais certainement aussi, se déprendre des fausses évidences, dans l’optique d’une réévaluation effectuée à la lumière des mutations philologiques intervenues dans l’appréhension de l’œuvre. On savait les hésitations, les modalités de « choix » qui ressortaient du travail patient à partir de « palettes » de mots. On savait l’éclosion finale, au prix d’un parti-pris de précision dans le rapport à la langue, de cette « syntaxe de l’éclair » que Perse voulait à l’œuvre dans le poème, et dont ses manuscrits illustraient le souci impérieux. Mais ce que les analyses de Hartmann permettent d’ajouter de manière décisive à cet ensemble de modalités créatrices, c’est le rôle joué par la temporalité même d’un processus d’écriture où se lisent les tensions, les conflits et finalement la souveraineté d’une poétique de la maîtrise du monde, d’un effort de lucidité et d’élucidation du réel. Les mécanismes latents d’abord puis agissants par la suite, d’auto-censure, d’élagage du propos ou au contraire, d’amplification soudaine du verbe, ainsi que les raisons de ces mutations qu’il est possible de déterminer, sont autant de traits saillants qui émergent de cette réévaluation « génétique ». Toujours, en sort grandie cette réalité profondément « artisanale » de la fabrique du poème persien (loin de cette image de l’inspiration abondante longtemps véhiculée), de cette vie qui précède et nourrit les choix d’écriture (vie organique ou plongée livresque), mais aussi, le rapport subtil aux ressources magiques inscrites dans les mots, poussières de mondes.
Tout ceci est rendu possible grâce à une démarche d’analyse absente d’a priori, mais surtout, d’un propos qui ne perd jamais la trace du souffle poétique lui-même – celui qui a présidé à cette lente rumination que dévoilent les manuscrits. Le geste critique de Esa Christine Hartmann est généreux et jamais desséché, toujours en proie à cette secrète admiration que l’on sent poindre ici et là, pour la puissance créatrice d’un esprit en constante ébullition poétique et trouvant sa matière dans les sources les plus inattendues du réel. « Génétique » est la méthode, certes, mais sensible et humble est la démarche de fond, animée par un lien profond à cette œuvre. Rigueur des apports, attention soutenue au souffle poétique : l’esprit et la sensibilité des lecteurs sont satisfaits d’un même mouvement de ferveur, au sein de cette thèse qui fera date à n’en pas douter dans les études persiennes.
Comme pour la thèse de Christian Rivoire, celle de Esa C. Hartmann vous est proposée ici au format PDF, en deux fichiers distincts (Tome 1, puis Tome 2), que vous pourrez télécharger au bas de cette page, après le résumé de la thèse.
Loïc Céry