Sur une grève de l’Ouest
Entretien avec Kenneth White (extrait)
(Extrait de La nouvelle anabase N°1, févier 2006)
J’aurais bien du mal à le dissimuler : c’est une grande admiration qui me lie à l’œuvre de Kenneth White, que je considère comme l’un des poètes les plus essentiels de notre temps et ce, pour bien des raisons de fond que j’aurai, à l’avenir, l’occasion de développer ailleurs. L’interroger à propos de sa relation à l’œuvre de Perse sur une plage de Bretagne, non loin de sa demeure dont il a fait depuis quelques années ce qu’il nomme son « atelier atlantique », fut donc un délice, comme on peut l’imaginer… Kenneth White est attaché à cette forme très souple de l’entretien et au sein des bibliographies critiques qui lui sont consacrées, on pourra en trouver plusieurs exemples. En complément à son intervention que vous pouvez écouter dans le programme de l’hommage (dans le cadre de la troisième table ronde, où il nous livre un revigorant « Eloge de Saint-John Perse »), je vous propose ici un extrait de ce long entretien, à retrouver dans son intégralité dans la première livraison de La nouvelle anabase. Loïc Céry
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L.C. : Qu’entendez-vous par l’« atlantisme » de Saint-John Perse ?
K.W. : D’abord, ce que Perse lui-même a dit, dans les notes biographiques qui introduisent ses Œuvres complètes, à propos de ses ancêtres, Antillais français, qui, à la question : « D’où êtes-vous, de quel pays ? », ne répondaient pas « de telle ou telle île », mais « d’Atlantique ». Et surtout cette phrase extraordinaire concernant l’océan Atlantique qui ne fut jamais, dit-il, le « berceau » d’aucune civilisation particulière, mais simple « lieu » de formation humaine : « De l’homme, incirconscrit, elle fut le site le moins clos ». Plus abstraitement, peut-être, j’entends par « atlantisme » un sens de l’immensité et de l’ouverture, une conscience thalassique : je pense là au cri des Grecs au quatrième livre d’Anabase au moment où ils voient les rives de la mer Noire, un cri qui a retenti à travers les siècles : « Thalassa ! Thalassa ! »
L.C. : Et le « celtisme » ? Pourquoi d’ailleurs « celtisme » et non pas « celtitude » ?
K.W. : Si je dis « celtisme », c’est pour éviter le marécage de l’idéologie identitaire, pour ouvrir un espace. Ce qui est sûr, comme point de départ, c’est que Perse fut très conscient de certaines affinités celtiques. Il les évoque en toutes lettres dans sa Biographie, en disant qu’elles sont « d’atavisme ancestral autant que de formation personnelle ». C’est dire qu’il s’agit à la fois d’un fond inné et d’une étude consciente. Lui-même met en avant une hostilité « antirationaliste » à l’héritage gréco-latin. Je ne m’arrêterais pas trop à cette position, qui pourrait servir de prétexte à toutes sortes de tendances non seulement antirationalistes, mais irrationalistes. J’aurais tendance pour ma part à essayer d’intégrer l’héritage gréco-latin et d’essayer de le pousser plus loin, là où il ne voulait, ou ne pouvait pas aller — disons, en termes symbolico-géographiques, vers la mer Noire et l’Atlantique. Je pense en fait que Perse lui-même est allé dans ce sens. J’ai parlé de son pindarisme, des traces que l’on peut trouver chez lui de l’ode triomphale. Mais quand je prononce le mot « ode », j’entends aussi le mot odos, route, voyage, que l’on retrouve dans le mot methodos, cheminement, investigation. Par « celtisme », j’entends d’abord un goût de l’errance, du mouvement, rapide, à travers l’espace. Cela commence par un malaise dans la civilisation, une méfiance vis-à-vis des cités : « Une grande ville — entrepôt de confections ! », dit Perse quelque part. Avec le goût de l’errance, le goût des lieux extrêmes, de la haute montagne, des provinces maritimes… Quand j’ai lu Anabasis pour la première fois, j’étais moins intéressé par les personnages de Xénophon ou de Cyrus que par le guide qui avait mené les dix mille Grecs et mercenaires vers les rives de la mer Noire et qui, mission, accomplie, disparaît dans la nuit. Peut-être un Scythe, me disais-je, c’est-à-dire, presque, un Scot… Vous voyez cette île là-bas ?
L.C. : Oui.
K.W. : C’est l’île Millau. Aristide Briand, dont, comme vous le savez, Perse fut longtemps directeur de cabinet, y fréquentait une maison, en fait, l’une des deux seules maisons de l’île. C’est là que ce ministre des Affaires étrangères d’origine bretonne venait se reposer de la cité et des affres de la politique. Insulaire lui-même, d’origine et de tendance, Perse rêvait, à la fin de son exil américain, de s’installer sur une île, et très précisément en Bretagne. Il a dû certainement penser à celle-là. Les circonstances ont voulu que ses amis américains lui aient offert une maison en Provence, qu’il ne pouvait guère refuser. Il s’en est accommodé, y trouvant même de l’agrément. Mais la mer latine n’était pas l’Atlantique. Il y a une très belle lettre où il se décrit écoutant, sur la côte provençale, par son oreille celte interne, la rumeur lointaine qui lui descend du Nord, et contemplant des goélands « nés celtes », ne sachant « rien d’Homère », qui lui parlent d’Atlantique.
L.C. : Revenons, si vous le voulez bien, à ces divers courants que vous avez repérés chez Perse. Après le celtisme, vous avez évoqué un « encyclopédisme ».
K.W. : En effet, et c’est l’évidence même, il y a dans l’esprit, dans l’œuvre de Perse, une énorme érudition.
C’est « l’érudition du poète » dont parle Victor Hugo. Que d’informations précises puisées dans la géologie, la botanique, l’ornithologie ! Précises, et infiniment plus excitantes pour l’esprit que n’importe quelle fiction. Il ne s’agit pas seulement de quantité d’informations, mais de qualité d’informations. Dans la lettre à laquelle je vient de me référer, Perse parle de tout le savoir et de toute la connaissance perdus « sous la lumière latine ». Là aussi, il fait retour en amont, au-delà des structures du savoir, vers ce qu’il appelle, par exemple, « l’énergie secrète » de la pierre. Ce n’est pas de l’animisme, c’est de l’aristotélisme poussé jusqu’à ses extrêmes limites, là où la ligne se courbe et se met danser, là où le signe se met à voler.
© www.sjperse.org / La nouvelle anabase, janvier 2005